Earth rise as seen from lunar surface: NASA

Unité 20 Économie de l’environnement

Comment l’activité économique fragilise la biosphère de notre planète et comment traiter les problèmes environnementaux qui en résultent.

En 1980 eut lieu l’un des paris les plus célèbres de l’histoire des sciences. Paul Ehrlich, un biologiste, a prédit que la croissance rapide de la population contribuerait à la raréfaction des ressources minérales. Julian Simon, un économiste, pensait au contraire que l’humanité ne manquerait jamais de minéraux car des prix plus élevés stimuleraient la recherche de nouvelles réserves ou de nouvelles façons d’économiser l’utilisation des ressources. Ehrlich fit le pari avec Simon que le prix d’un panier de cinq matières premières – cuivre, chrome, nickel, étain et tungstène – augmenterait en termes réels au cours de la décennie, reflétant ainsi une rareté accrue.

prix corrigé de l’inflation
Prix qui tient compte de l’évolution du niveau général des prix.

Le 29 septembre 1980, ils achetèrent tous les deux 200 $ de chacun des cinq produits de base (pour un pari total de 1 000 $). Il était convenu que si le prix de ces ressources augmentait plus rapidement que l’inflation sur la décennie à venir, Simon payerait à Ehrlich la différence entre les prix ajustés de l’inflation et 1 000 $. Si les prix réels baissaient, Ehrlich payerait à Simon la différence. Pendant cette période, la population mondiale a augmenté de 846 millions d’individus (19 %). En parallèle, le revenu par personne a augmenté de 753 $ (15 % en dollars de 2005, après avoir pris en compte l’inflation). Pourtant, pendant ces dix années, les prix corrigés de l’inflation des produits de base ont baissé de 1 000 $ à 423,93 $. Ehrlich perdit ainsi le pari et envoya à Simon un chèque de 576,07 $.

Le pari entre Ehrlich et Simon était motivé par la question de l’épuisement possible des ressources naturelles de la planète – bien qu’un intervalle de dix ans soit trop court pour nous renseigner sur la raréfaction des matières premières à long terme. Le modèle élémentaire de l’offre et de la demande (voir les Unités 8 et 11) nous explique pourquoi. Les matières premières telles que le cuivre et le chrome ont généralement des courbes d’offre et de demande inélastiques (pentues) à court terme, car il existe très peu de substituts à ces ressources. Cela signifie que des chocs de demande ou d’offre relativement faibles entraînent des changements importants et soudains du prix d’équilibre du marché, comme pour le marché du pétrole brut que vous avez étudié dans l’Unité 11.

Prix mondiaux des matières premières (1960–2015)

Figure 20.1 Prix mondiaux des matières premières (1960–2015).

The World Bank. 2015. ‘Commodity Price Data.’

Mais comment devraient évoluer le prix et la disponibilité du cuivre ou du chrome à long terme ?

Lorsque le prix du cuivre augmente, les producteurs sont incités à investir dans de nouvelles technologies qui rendront l’extraction moins coûteuse. Les consommateurs substitueront au cuivre d’autres matières premières. Ces deux forces tendent à faire baisser les prix.

Lorsque les prix du cuivre commencent à baisser, les entreprises limitent les nouveaux investissements en extraction et les consommateurs demandent davantage de cuivre. Cela fait repartir les prix à la hausse. L’existence de prix de marché pour les matières premières empêche ainsi que nous nous retrouvions à court de ressources, malgré une hausse de la population et du niveau de vie. Le rapport des réserves connues sur la production diminue peu.

ressources (naturelles)
La quantité totale estimée d’une substance dans la croûte terrestre. Voir également : réserves (ressources naturelles).

Au cours des deux derniers siècles, les prix de nombreuses ressources minérales n’ont pas sensiblement changé, bien que l’extraction se soit énormément développée. Malgré la fluctuation des prix d’une année sur l’autre, la tendance générale est plate. Cela indique que la quantité de nombreuses matières premières dans la croûte terrestre – les ressources naturelles – est plutôt importante.

L’évolution du niveau de vie depuis la Révolution industrielle a été rendue possible par l’ingéniosité de l’homme et la disponibilité de ressources sous forme d’air, d’eau, de terre, de métaux et d’hydrocarbures, telles que le charbon et le pétrole, les stocks de poissons, etc. Elles étaient autrefois toutes abondantes et gratuites, en dehors des coûts d’extraction. Certaines de ces ressources, comme les hydrocarbures et les ressources minérales, sont toujours abondantes. D’autres, comme l’air pur, la biodiversité (dont les récifs coralliens et de nombreuses espèces maritimes et terrestres), les forêts (à cause de la déforestation et de la désertification) et l’eau non polluée, se raréfient.

Mais l’absence de prix n’est pas la seule raison pour laquelle gérer des ressources naturelles renouvelables est si difficile. Dans certains cas, la fragilité de notre environnement, sous la pression exercée par la croissance de l’activité économique, peut mener non seulement à une dégradation progressive, mais également à un effondrement accéléré et auto-entretenu. On le constate, par exemple, avec la pêche du cabillaud dans les Grands Bancs, dans l’Atlantique Nord. Aux 18e et 19e siècles, des goélettes légendaires comme la Bluenose (Figure 20.2) se dépêchaient de retourner au port vendre leur pêche du jour afin d’être les premières sur le marché et offrir du poisson frais. Pendant 300 ans, jusqu’à la fin du 20e siècle, les Grands Bancs constituèrent le moyen de subsistance des communautés de pêche canadiennes et américaines.

Le Bluenose, la goélette de pêche des Grands Bancs

Figure 20.2 Le Bluenose, la goélette de pêche des Grands Bancs.

Tout à coup, l’industrie halieutique des Grands Bancs s’est effondrée, et bon nombre de villes de pêche ont disparu. La Figure 20.3 indique la quantité de cabillauds pêchée sur une période de 163 ans, montrant une tendance graduelle à la hausse et un pic prononcé qui coïncide avec l’introduction de la pêche industrielle moins de 50 ans avant la disparition du cabillaud des Grands Bancs. Vous avez appris, dans les Unités 4 et 12, pourquoi une ressource en libre accès a de fortes chances d’être surexploitée, et il semble qu’en effet le cabillaud ait connu une surpêche importante. Les pêches dans le nord de l’Atlantique se rétablissent progressivement à la suite de l’introduction de quotas imposés par les États, mais nous ne savons pas encore si le cabillaud reviendra dans des proportions similaires au passé.

Quantité de cabillauds pêchés dans les Grands Blancs (nord de l’Atlantique) (1851–2014)

Figure 20.3 Quantité de cabillauds pêchés dans les Grands Bancs (nord de l’Atlantique) (1851–2014).

Millennium Ecosystem Assessment. 2005. Ecosystems and Human Well-Being: Synthesis. Washington, DC : Island Press.

rétroaction positive (effet de)
Un processus par lequel un changement initial déclenche un processus qui amplifie le changement initial. Voir également : rétroaction négative (effet de).

Des changements rapides comme celui de la disparition du cabillaud dans les Grands Bancs s’apparentent à l’effondrement d’un écosystème, et sont le résultat de cercles vicieux environnementaux. En Amazonie, par exemple, le changement pourrait peu à peu s’auto-entretenir en raison de processus de rétroaction positive comme celui présenté dans la Figure 20.4. Au delà d’un certain niveau de déforestation, le processus s’auto-entretient même sans une expansion des activités agricoles.

Processus de rétroaction positive et déforestation en Amazonie

Figure 20.4 Processus de rétroaction positive et déforestation en Amazonie.

De la même manière, le processus de réchauffement climatique peut être auto-entretenu en raison, par exemple, de son impact sur la couverture de glace de l’Arctique, comme nous le verrons ultérieurement dans la Section 20.8.

L’épuisement des matières premières et le réchauffement climatique sont tous deux des aspects de la dégradation de l’environnement. Mais nous verrons qu’il y a aussi une différence importante entre ces deux éléments : les produits de base ont un prix et sont échangés, de sorte qu’une sur-exploitation de certaines ressources pourrait s’auto-corriger quand leurs prix augmenteront. Les externalités environnementales négatives sont en général seulement corrigées par une action politique ou des mesures coordonnées, ce qui est plus difficile à mettre en place. Ce type d’intervention est souvent trop modérée ou trop tardive, comme nous allons le voir.

Dans le reste de cette unité, nous montrerons que les problèmes environnementaux sont aussi divers que la nature elle-même, et que la compréhension de l’économie de l’environnement vous demandera d’utiliser non seulement les outils que vous avez déjà appris, mais également d’étudier l’interaction des processus physiques et biologiques et l’activité économique humaine.

Examinez à nouveau la Figure 11.7 montrant les prix mondiaux du pétrole et la consommation mondiale pour répondre à la Question 20.1.

Question 20.1 Choisissez la ou les bonnes réponses

La Figure 11.7 montre le prix mondial du pétrole (exprimé en prix de 2014) et la consommation mondiale de pétrole.

Vous disposez également de l’information selon laquelle les réserves mondiales de pétrole ont plus que doublé pour atteindre 1,7 trillions de barils entre 1981 et 2014. Plus d’un trillion de barils ont été extraits et consommés durant la même période. D’après ces informations, laquelle de ces affirmations est correcte ?

  • Les hausses du prix du pétrole des années 1970 et 2000 sont dues à un déplacement de la courbe de demande vers la droite.
  • La forte baisse du prix du pétrole après la crise financière mondiale de 2008 est due à un déplacement de la courbe d’offre vers la droite.
  • La prédiction de Paul Ehrlich selon laquelle les hausses de la demande causées par la croissance démographique et un niveau de vie croissant dépasseraient celles de l’offre, était correcte pour la période 1981-2014.
  • La prédiction de Julian Simon selon laquelle la découverte de technologie permettant de trouver de nouvelles ressources et de les extraire plus efficacement dépasserait les hausses de la demande était correcte pour la période 1981–2014.
  • Faux. Les chocs pétroliers des années 1970 furent causés par une réduction de l’offre, et non par une augmentation de la demande.
  • Faux. La crise financière mondiale causa une chute de la demande, plutôt que de l’offre.
  • Faux. L’augmentation des réserves fut supérieure à la quantité extraite, ce qui suggère que les hausses de l’offre ont été plus importantes que les hausses de la demande.
  • Vrai. Les réserves ont augmenté plus que l’extraction. Cela s’explique sans doute principalement par des avancées technologiques ayant permis de trouver davantage de pétrole et de l’extraire à un coût pas trop élevé.

20.1 Rappels : externalités, contrats incomplets et absence de marchés

L’étude de l’économie de l’environnement a commencé dans l’Unité 1 de ce cours, où nous avons vu que l’activité économique (la production et la distribution de biens et services) prend place au sein du système biologique et physique. Comme nous l’avons vu avec les Figures 1.5 et 1.12, l’économie est ancrée non seulement dans la société, mais également dans l’écosystème. Les ressources sont tirées de la nature et alimentent l’économie des hommes. Les déchets, comme les émissions de dioxyde de carbone (CO₂) ou les déchets toxiques produits par les entreprises et les ménages, retournent à la nature – principalement par le biais de l’atmosphère et des océans. Les preuves scientifiques existantes suggèrent que la planète dispose d’une capacité limitée d’absorption des polluants générés par les activités humaines. Dans cette unité, nous étudierons la nature de l’écosystème global, qui fournit les ressources alimentant les processus économiques et les sols dans lesquels nous nous débarrassons de nos déchets.

Dans l’Unité 4, nous avons introduit un problème environnemental local, impliquant des individus relativement similaires. Anil et Bala étaient des propriétaires de champs voisins, confrontés à un problème de gestion d’organismes nuisibles. Ils pouvaient choisir entre un pesticide néfaste pour l’environnement et une solution non dangereuse. Le résultat était inefficace et destructeur pour l’environnement car ils ne parvenaient pas à un accord contraignant (un contrat complet et exécutoire) les engageant à l’avance sur leurs actions. Dans l’Unité 4, nous avons également découvert que la contribution réalisée pour maintenir la qualité de l’environnement est, dans une certaine mesure, un bien public, et qu’il y a des intérêts personnels forts à agir en passager clandestin pour bénéficier sans coût des activités des autres. Ainsi, bien que tout le monde tirerait avantage de la contribution de tous à la protection de l’environnement, très souvent nous n’en assumons pas notre part.

Néanmoins, quand les interactions s’effectuent entre des individus peu nombreux, nous avons vu que les accords informels et les normes sociales (par exemple, le fait de se soucier du bien-être d’autrui) peuvent suffire à régler les problèmes environnementaux. Des exemples tirés de la vie réelle incluent les systèmes d’irrigation et la gestion d’espaces communs.

Dans l’Unité 12, nous avons élargi le champ des problèmes environnementaux afin d’inclure deux groupes d’individus survenant à leurs besoins de manière différente. Nous nous sommes intéressés à un pesticide fictif appelé Weekovil (fondé à nouveau sur des cas réels) et à ses effets sur la pêche et les emplois des ouvriers des plantations de bananes. Dans ce cas précis, un marché était manquant – les propriétaires des plantations n’avaient pas besoin d’acheter le droit de polluer les pêcheries, car ils pouvaient le faire gratuitement. C’est un autre cas de contrat incomplet.

Dans des cas comme celui-ci, les taxes peuvent augmenter, pour le pollueur, son coût marginal privé de production jusqu’à ce qu’il égalise le coût marginal social, ce qui permet d’atteindre le niveau de production (et de pollution) socialement optimal. Nous avons répertorié une variété de solutions au problème environnemental (les externalités du pesticide sur les pêcheries en aval), incluant les négociations entre les organisations de pêcheurs et les propriétaires des plantations, ainsi que la législation (dans le cas réel qui inspira notre modèle du Weevokil, l’État a fini par interdire le produit chimique).

La Figure 20.5 reproduit une partie de la Figure 12.8 qui résume la nature des défaillances de marché dans les interactions des acteurs économiques avec l’environnement, et liste les solutions possibles.

Décision Comment cela affecte autrui Coût ou bénéfice Défaillance de marché (mauvaise allocation des ressources) Solutions possibles Termes s’appliquant à ce type de défaillance de marché
Une entreprise utilise un pesticide qui se répand dans les cours d’eau Dommage en aval Bénéfice privé, coût externe Sur-utilisation de pesticide et surproduction agricole pour laquelle le pesticide est utilisé Taxes, quotas, interdictions, négociations, propriété commune des ressources affectées Externalité négative, retombées sur l’environnement
Vous faites un vol international Augmentation des émissions de carbone mondiales Bénéfice privé, coût externe Sur-utilisation des transports aériens Taxes, quotas Nuisance publique, externalité négative

Externalités environnementales

Figure 20.5 Externalités environnementales.

Dans cette unité, nous étudions également le problème du changement climatique. Comme les autres défaillances de marché évoquées ci-dessus, le changement climatique résulte de l’absence de marchés. Cependant, contrairement aux problèmes environnementaux locaux, le changement climatique a une portée mondiale. Il concerne des individus motivés par des intérêts très différents, allant de ceux dont le pays tout entier peut être submergé par l’élévation du niveau de la mer à ceux profitant de la production et l’utilisation des énergies d’origine carbone qui contribuent au réchauffement climatique mondial. Nous verrons ainsi que plusieurs concepts déjà introduits, comme les ensembles de possibles et les courbes d’indifférence, s’appliquent également ici.

Le problème du changement climatique combine l’absence de marchés, l’incertitude quant à ses effets sur l’économie, la possibilité de rétroactions positives et de points de bascule environnementaux, le besoin de coopération internationale ainsi que des questions intergénérationnelles. Il s’agit du plus grand défi contemporain, et nous avons besoin de l’ensemble de notre boîte à outils (et plus encore) pour voir comment y remédier.

Question 20.2 Choisissez la ou les bonnes réponses

Référez-vous à la Figure 20.5.

D’après les informations présentées, laquelle de ces affirmations est correcte ?

  • La négociation entre les parties affectées permet toujours de réduire les inefficacités causées par les externalités.
  • Il est peu probable que le prix de marché des pesticides reflète le coût social complet de leur utilisation.
  • Toutes les externalités ont pour résultat la sur-utilisation du bien causant l’externalité.
  • La diminution du trafic aérien est une conséquence regrettable et inefficace de la taxation des vols.
  • Faux. Par exemple, la négociation peut ne pas être efficace lorsque le nombre de personnes affectées par l’externalité est très large. Dans le cas du changement climatique, la population potentiellement affectée comprend toutes les personnes vivant aujourd’hui, ainsi que les futures générations qui ne sont pas encore nées.
  • Vrai. Le prix de marché ne reflètera pas les coûts additionnels imposés aux pêcheries en aval.
  • Faux. Les externalités négatives provoquent une surutilisation, alors que les externalités positives provoquent une sous-utilisation.
  • Faux. Dans la mesure où les taxes additionnelles reflètent le coût social du transport aérien (dû aux émissions, à la pollution sonore, et ainsi de suite), la réduction du trafic aérien est économiquement efficace.

20.2 Changement climatique

Pour beaucoup de scientifiques aujourd’hui, le changement climatique représente la plus grande menace pour le bien-être futur de l’humanité. Nous nous concentrons sur le changement climatique en raison de l’importance de ce problème environnemental, et car il illustre bien les difficultés liées à la conception et l’introduction de politiques environnementales adéquates. Ce problème pousse à sa limite notre cadre d’analyse de l’efficacité et de l’équité, en raison de cinq traits que le changement climatique partage avec d’autres problèmes environnementaux :

gaz à effet de serre
Gaz – principalement la vapeur d’eau, le dioxyde de carbone, le méthane et l’ozone – relâchés dans l’atmosphère terrestre et qui conduisent à une augmentation de la température atmosphérique et au changement climatique.

Changement climatique et activité économique

La Figure 20.6 représente les données sur le stock de CO₂ (en parties par million) en utilisant l’échelle de droite et la température mondiale (montrée comme l’écart à la moyenne sur la période 1961–1990) en utilisant l’échelle de gauche, pour la période à partir de 1750.

Concentration atmosphérique de dioxyde de carbone et températures, à l’échelle mondiale (1750–2010)

Figure 20.6 Concentration atmosphérique de dioxyde de carbone et températures, à l’échelle mondiale (1750–2010).

Années 1010–1975 : David M. Etheridge, L. Paul Steele, Roger J. Francey, and Ray L. Langenfelds. 2012. ‘Historical Record from the Law Dome DE08, DE08-2, and DSS Ice Cores.’ Division of Atmospheric Research, CSIRO, Aspendale, Victoria, Australia. Années 1976–2010 : Data from Mauna Loa observatory. Tom A. Boden, Gregg Marland, and Robert J. Andres. 2010. ‘Global, Regional and National Fossil-Fuel CO₂ Emissions.’ Carbon Dioxide Information Analysis Center (CDIAC) Datasets. Note : ces données sont celles utilisées pour les Figures 1.6a et 1.6b. La température correspond à la moyenne dans l’hémisphère nord.

La combustion d’énergies fossiles pour l’énergie et l’utilisation industrielle cause des émissions de CO₂ dans l’atmosphère. Ces activités, combinées avec les émissions de CO₂ provenant des changements d’occupation des sols, ont généré une quantité de gaz à effet de serre équivalente à 36 milliards de tonnes de CO₂ par an. Les concentrations de CO₂ dans l’atmosphère ont augmenté de 280 parties par million en 1800 à 400 parties par million, atteignant actuellement une augmentation annuelle de 2-3 parties par million. Le CO₂ permet aux rayons du soleil d’atteindre la Terre, mais enferme la chaleur réfléchie sur Terre, ce qui entraîne des augmentations de la température atmosphérique et des changements du climat. Une partie du CO₂ est également absorbée dans les océans. D’où une montée de leur acidité, tuant la vie marine.

La Figure 20.6 illustre une information clé de la climatologie : le réchauffement climatique est l’effet de la quantité de CO₂ et d’autres gaz à effet de serre dans l’atmosphère. Pour reprendre la formulation de l’Unité 10, où nous avons évoqué le revenu (un flux) et la richesse (un stock), le changement climatique est causé par le stock de gaz à effet de serre dans l’atmosphère, et non par le flux de nos émissions annuelles. Ce qui compte se trouve dans la baignoire. La Figure 20.7 présente cette nouvelle utilisation du modèle de la baignoire pour illustrer le problème.

Un autre modèle de baignoire : le stock atmosphérique de CO2

Figure 20.7 Un autre modèle de baignoire : le stock atmosphérique de CO2.

La hausse du CO₂ dans l’atmosphère se produit parce que les processus réduisant le stock (la décomposition naturelle du CO₂ et l’absorption du CO₂ par les forêts) sont bien plus faibles que les nouvelles émissions que nous produisons chaque année. De plus, la déforestation en Amazonie, en Indonésie et ailleurs réduisent les « sorties » de CO₂, tout en s’ajoutant aux émissions de CO₂. Ces forêts sont souvent remplacées par des activités agricoles qui produisent davantage d’émissions de gaz à effet des serre sous la forme de rejets de méthane provenant du bétail et de rejets d’oxyde de diazote en raison de la sur-utilisation d’engrais.

Martin Weitzman soutient qu’il y a un risque non négligeable d’une catastrophe provoquée par le changement climatique dans un podcast EconTalk.

La décomposition naturelle du CO₂ est extraordinairement lente. Ainsi, les deux tiers du dioxyde de carbone que les hommes ont mis dans l’atmosphère depuis le début de la combustion du charbon lors de la Révolution industrielle, seront toujours présents dans un siècle. Plus d’un tiers sera encore dans la « baignoire » dans 1 000 ans. Les processus naturels qui stabilisaient les gaz à effet de serre dans l’atmosphère à l’époque préindustrielle ont été bouleversés par l’activité économique humaine. Et le déséquilibre s’accélère.

Selon les estimations, il faudrait contenir les nouvelles émissions à seulement 1-1,5 trillion de tonnes de CO₂ dans l’atmosphère pour se donner une chance raisonnable de limiter la hausse des températures à 2 °C au-dessus des niveaux préindustriels. Si nous parvenons à atteindre cette limite sur les émissions, il existerait tout de même une probabilité d’environ 1 % que la température augmente de plus de 6 °C, ce qui serait une catastrophe économique mondiale. Si nous dépassons la limite et que la température augmente de 3,4 °C au-dessus des niveaux préindustriels, la probabilité d’une catastrophe économique déclenchée par le climat augmenterait à 10 %.1

La Figure 20.8 montre la relation entre les augmentations estimées de températures et la quantité de CO₂ émise. Elle montre également la quantité de CO₂ qui serait émise si nous :

réserves (ressources naturelles)
La quantité d’une ressource naturelle qu’il est économiquement possible d’extraire étant donné les technologies existantes. Voir également : ressources (naturelles).

Selon la Figure 20.8, limiter le réchauffement à 2 °C implique que la majorité des réserves et ressources des combustibles fossiles restent inexploitées.

Dioxyde de carbone dans les réserves et ressources de combustibles fossiles, relativement à la capacité atmosphérique de la Terre

Figure 20.8 Dioxyde de carbone dans les réserves et ressources de combustibles fossiles, relativement à la capacité atmosphérique de la Terre.

Calculs d’Alexander Otto du Environmental Change Institute, Université d’Oxford, fondés sur : Aurora Energy Research. 2014. ‘Carbon Content of Global Reserves and Resources’; Bundesanstalt für Geowissenschaften und Rohstoffe (The Federal Institute for Geosciences and Natural Resources). 2012. Energy Study 2012; IPCC. 2013. Climate Change 2013 : The Physical Science Basis. Contribution of Working Group I to the Fifth Assessment Report of the Intergovernmental Panel on Climate Change. Cambridge: Cambridge University Press; Cameron Hepburn, Eric Beinhocker, J. Doyne Farmer, and Alexander Teytelboym. 2014. ‘Resilient and Inclusive Prosperity within Planetary Boundaries.’ China & World Economy 22 (5): 76–92.

Exercice 20.1 Évaluer l’impact économique du réchauffement climatique

En 1896, le scientifique suédois Svante Arrhenius estima l’impact de doubler la concentration de CO2 dans l’atmosphère et suggéra plus tard que les « régions plus froides de la Terre » pourraient souhaiter brûler davantage de charbon afin de bénéficier d’un « meilleur climat ».

Au cours du siècle prochain, des pays entiers pourraient disparaître du fait de la montée du niveau des océans provoqué par la fonte des calottes glaciaires du Groenland et de l’inlandsis de l’Antarctique occidental.

  1. Trouvez les informations que vous pouvez sur les régions, industries, métiers, entreprises ou villes qui sont susceptibles d’être :
    1. le plus positivement impactés par le changement climatique
    2. le plus négativement impactés par le changement climatique
  2. Pour quelles raisons principales les effets du changement climatique diffèrent-ils selon les groupes ?

Exercice 20.2 Origine et preuves du changement climatique

Utilisez les informations du site web de la NASA sur le changement climatique, ainsi que le dernier rapport du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat afin de répondre aux questions suivantes :

  1. Expliquez les causes principales du changement climatique selon les climatologues.
  2. De quelles preuves disposons-nous pour indiquer que le changement climatique est déjà en train de se produire ?
  3. Nommez et expliquez trois conséquences possibles du changement climatique dans le futur.
  4. Discutez pourquoi les trois conséquences établies en 3. pourraient mener à des désaccords et des conflits d’intérêt sur la politique climatique. (Indice : vous pourriez utilisez vos réponses à l’Exercice 20.1 sur les gagnants et les perdants du changement climatique.)

Question 20.3 Choisissez la ou les bonnes réponses

La Figure 20.8 montre l’augmentation de la température liée à la quantité émise de CO2, générée pour différents niveaux d’utilisation des réserves d’énergies fossiles (qui peuvent être économiquement et technologiquement extraites) et des ressources (quantités totales estimées) dans la croûte terrestre. Par exemple, elle indique que 1 à 1,5 trillion de tonnes supplémentaires d’émissions de CO2 auraient de grandes chances de provoquer une augmentation de la température de 2°C, par rapport à la moyenne préindustrielle.

Vous disposez également de l’information selon laquelle 36 milliards de tonnes de CO2 sont produites chaque année actuellement. D’après ces informations, laquelle de ces affirmations est correcte ?

  • La figure suggère que le monde devrait cesser immédiatement d’utiliser du charbon.
  • Utiliser toutes les réserves mais aucune des ressources devrait empêcher la température d’augmenter de plus de 2°C.
  • Limiter les nouvelles émissions de CO2 de 1 à 1,5 trillion de tonnes garantit que la température n’augmentera pas de plus de 2°C.
  • Stabiliser le taux des émissions au niveau actuel ne sera pas suffisant pour empêcher la possibilité d’une catastrophe économique due au climat.
  • Faux. La question de l’arrêt de l’utilisation du charbon dépend du coût des nouvelles augmentations de températures par rapport aux bénéfices tirés de l’utilisation du charbon.
  • Faux. Les températures augmenteraient de 3°C si toutes les réserves d’énergies fossiles étaient utilisées.
  • Faux. 1 à 1,5 trillion de tonnes d’émissions de CO2 auraient de fortes chances de provoquer une augmentation des températures de 2°C. Cependant, des augmentations supérieures sont possibles du fait de l’incertitude quant aux liens entre émissions et température.
  • Vrai. Stabiliser les émissions causera une augmentation constante du stock de CO2 dans l’atmosphère, entraînant une nouvelle augmentation des températures.

20.3 Réduction des dommages environnementaux : analyse coût-bénéfice

politique de dépollution
Une politique qui a pour objectif de réduire (lutter contre) les dommages environnementaux. Voir également : dépollution.

Le changement climatique, comme d’autres problèmes environnementaux, peut être traité par des politiques de dépollution, qui consistent, par exemple, à :

Cependant, les coûts économiques de l’élimination immédiate de toutes les émissions de CO₂ excéderaient vraisemblablement les bénéfices environnementaux. Mais quel niveau de dépollution devrait être adopté à la place ?

C’est en partie une question factuelle : quel est l’arbitrage entre les avantages de produire et consommer davantage, et le plaisir de profiter d’un environnement moins dégradé ? C’est également une question éthique : quelle valeur devrions-nous donner à la qualité environnementale ? Quel compromis devrions-nous faire entre la consommation aujourd’hui et la qualité environnementale dont profitent aussi bien les générations présentes que futures ?

Si nous demandons aux citoyens leur opinion sur les politiques environnementales proposées, nous nous attendons à ce que leurs réponses varient, notamment parce que la dégradation de l’environnement affecte différents individus de différentes façons. Votre point de vue pourrait dépendre de votre lieu de travail (si vous travaillez en plein air, vous bénéficierez davantage d’un environnement local moins pollué) ou si vous travaillez dans la production d’énergies fossiles (vous pourriez perdre votre emploi si les coûts de dépollution plus élevés imposés à votre entreprise lui font faire faillite). Il pourrait dépendre de votre lieu de résidence, si par exemple vous n’avez pas le choix de vivre à proximité d’une source de pollution de l’air, ou si vous êtes suffisamment riche pour posséder une résidence secondaire à la campagne.

Votre opinion sur le montant qui devrait être dépensé aujourd’hui pour protéger l’environnement demain différera sans aucun doute des montants de ceux qui composent les générations futures et qui seront affectés par nos choix, si nous pouvions leur demander. Les points de vue des individus sont fortement influencés par leur propre intérêt mais, comme vous vous y attendez depuis l’étude des expériences comportementales de l’Unité 4, pas totalement. Nous nous inquiétons des conséquences pour les autres, même quand il s’agit de parfaits inconnus.

Par souci de simplicité, nous mettons d’abord de côté ces différences et considérons une population composée d’individus identiques. Nous ignorons les générations futures ou supposons de manière optimiste que nous vivons éternellement. Nous supposons également que tout le monde profite (ou souffre) du même niveau de qualité environnementale. Plus tard, dans cette unité, nous verrons ce qui se passe lorsque nous relâchons ces hypothèses.

Nous commencerons également avec ce que nous appelons le « décideur public idéal », qui cherche à servir les intérêts des citoyens.

Comment l’économie peut aider le décideur public à déterminer le niveau de qualité environnementale dont nous souhaitons profiter, tout en sachant que cela signifie que les gens auront peut-être à consommer moins afin de profiter d’un meilleur environnement ? La première chose à laquelle penser est les actions à entreprendre et leurs conséquences : l’ensemble des possibles.

Pour ce faire, nous devons étudier les façons dont les ressources de la société pourraient être utilisées différemment, de manière à réduire les effets négatifs de l’activité économique sur l’environnement. L’État pourrait adopter des politiques de réduction de la pollution pour limiter les dommages environnementaux. Ces politiques de dépollution incluent les taxes sur les émissions de polluants, ou encore des incitations à utiliser des véhicules moins consommateurs de carburants.

Dans le reste de cette section, nous utilisons un exemple précis pour illustrer l’approche générale de l’analyse coût-bénéfice environnementale. Ce cas particulier est celui des politiques mondiales visant à réduire les émissions de gaz à effet de serre. Notez bien que nous supposons que les décideurs publics à travers le monde sont capables de mettre en place de telles politiques.

Coûts de dépollution et ensemble des possibles

courbe de coût de réduction des gaz à effet de serre
Cela montre le coût total de la réduction des émissions de gaz à effet de serre en utilisant les politiques de réduction de la pollution ordonnées de la plus à la moins efficace, rapportée au coût. Voir également : politique de dépollution.

Afin de comprendre comment les économistes comparent les différentes options en termes de politiques de réduction de la pollution, nous pouvons observer le coût estimé de la réduction des émissions de gaz à effet de serre sur la Figure 20.9, qui montre la relation entre une dépollution potentielle et le coût de dépollution par tonne. Il s’agit de la courbe de coût marginal pour ce bien, que nous nommons la courbe de coût de la réduction globale des émissions de gaz à effet de serre. Ces estimations ont été réalisées par le cabinet de conseil McKinsey.

L’unité de mesure de la dépollution potentielle, l’équivalent de gigatonnes (10⁹ tonnes) de dioxyde de carbone (GtCO2e), est utilisée par le groupe d’experts de l’ONU sur le climat, le GIEC, pour mesurer l’effet d’une technologie ou d’un processus sur le réchauffement mondial. Elle exprime l’ampleur du réchauffement causé par un type donné de gaz à effet de serre en utilisant la quantité équivalente d’émissions de CO2 qui aurait le même effet.

Chaque barre représente un changement qui pourrait réduire les émissions de carbone. La hauteur représente le coût d’utiliser cette technologie pour réduire les émissions de carbone, en euros par tonne d’émissions de CO₂ évitée. La largeur correspond à la réduction des émissions de CO₂, par rapport à leur niveau sans intervention. Ainsi, pour chaque méthode, une barre courte en hauteur signifie que la dépollution est importante pour chaque dollar dépensé. Une barre plus large signifie par ailleurs que la méthode choisie a un potentiel important en termes de réduction des émissions.

Vous pouvez remarquer que cette figure n’inclut que les politiques qui ont un coût. Mais il existe d’autres politiques qui sont gagnantes-gagnantes, dans la mesure où elles permettent à la fois de réduire les émissions de carbone et d’économiser de l’argent, comme l’isolation des vieux logements. La gamme complète des mesures possibles est présentée dans la Figure 20.26 ; les interventions coûteuses sont dans la Figure 20.9. Nous discutons les implications des politiques « gagnant-gagnant » dans la Section 20.10. Vous pourriez vouloir lire cette section maintenant avant d’avancer plus loin dans cette unité.

Coût de la réduction potentielle des gaz à effet de serre au niveau mondial en 2030 (par rapport au statu quo), selon différentes politiques publiques

Figure 20.9 Coût de la réduction potentielle des gaz à effet de serre au niveau mondial en 2030 (par rapport au statu quo), selon différentes politiques publiques.

Dans la Figure 20.9, les politiques sont classées du plus faible coût par tonne de CO₂ évitée à gauche, au coût le plus élevé par tonne évitée à droite. Selon cette échelle, réduire les émissions de carbone par des changements agricoles est la méthode la plus efficace, à l’exception des politiques du type « gagnant-gagnant ». Le nucléaire, l’éolien et le solaire photovoltaïque sont tous d’une efficacité modérée. Au moment de la production de ces estimations, réadapter les centrales électriques utilisant le gaz pour la capture et le stockage du carbone était la politique la plus coûteuse par tonne de CO₂ évitée. Mises bout à bout, ces barres forment une courbe de coût marginal, représentant le coût d’une tonne additionnelle de dépollution à chaque niveau de réduction, si l’on suppose que l’on met toujours en place en premier les technologies les plus efficaces.

La science dans ce domaine est récente, et de nouvelles technologies sont développées tous les jours. Au fur et à mesure de la progression des connaissances, l’estimation de la courbe de coût de dépollution changera – en effet, il est probable qu’elle ait déjà changé car les données montrées ici ont pu évoluer depuis leur publication en 2013. Par exemple, la diminution rapide des coûts de l’énergie solaire va probablement améliorer l’efficacité des politiques de dépollution utilisant l’énergie solaire et donc réduire la hauteur des barres associées à l’énergie solaire (voir la Figure 20.19a).

Mais même en se concentrant sur les barres les plus efficaces, la mise en place de l’une ou l’autre de ces politiques de dépollution conduirait à utiliser des ressources normalement allouées à la production d’autres biens et services : le coût d’opportunité d’un meilleur environnement plus propre serait une réduction de la consommation.

Nous pouvons utiliser les données de la courbe de coût marginal de dépollution (comme dans la Figure 20.9) pour estimer quel niveau de dépollution nous obtiendrions pour un niveau de dépenses donné, en supposant que l’on introduise les méthodes les plus efficaces en premier. Ces calculs sont donnés dans la Figure 20.10. Nous commencerions par mettre en place les mesures les plus efficaces et les moins coûteuses, comme les mesures portant sur la gestion et la reconversion des sols. Une fois ces politiques mises en œuvre, la courbe devient plus plate pour des niveaux supérieurs de dépenses, pour lesquels nous allouons plus de ressources à des méthodes moins efficaces telles que l’intégration d’opérations de récupération et de stockage du carbone dans les centrales électriques existantes. Vous pouvez consulter la rubrique Einstein à la fin de cette section pour en savoir plus sur les calculs des coûts marginaux de dépollution.

Courbe de dépollution la moins coûteuse : comment la dépollution totale (au moindre coût) dépend de la dépense totale affectée aux politiques de dépollution

Figure 20.10 Courbe de dépollution la moins coûteuse : comment la dépollution totale (au moindre coût) dépend de la dépense totale affectée aux politiques de dépollution.

La courbe représentée sur cette figure, dénommée courbe de moindre coût pour la dépollution, présente toutes les combinaisons de dépenses et de dépollution qui en résulte quand les changements les moins coûteux sont introduits en premier, et ceux qui coûtent davantage après.

En utilisant les figures comme la 20.10, nous pouvons établir toutes les combinaisons possibles de consommation et de dépollution qui sont réalisables. La technologie de dépollution disponible est désignée par l’ensemble de points de la zone colorée sur la Figure 20.11. L’axe des abscisses mesure les dépenses de dépollution. L’axe des ordonnées mesure la qualité environnementale par la dépollution effectuée. L’origine sur l’axe des ordonnées correspond au cas où aucune dépollution n’a lieu.

dominé
On décrit un résultat comme étant dominé s’il est possible d’obtenir plus d’une chose évaluée positivement sans avoir moins d’une autre chose également évaluée de manière positive. En bref : un résultat est dominé, s’il existe une alternative du type « gagnant-gagnant ».

L’aire colorée correspond à l’ensemble des possibles en matière de dépenses de dépollution et de résultats environnementaux. Des points comme A à l’intérieur de cet ensemble correspondent à des politiques de dépollution inefficaces. Au point A, nous pouvons voir qu’il existe d’autres politiques qui permettraient d’atteindre le même niveau de dépollution (25 gigatonnes) à un moindre coût (400 milliards d’euros plutôt que 600 milliards d’euros). De manière similaire, pour une dépense de 600 milliards d’euros, le choix des techniques de dépollution présentant le meilleur rapport coût-efficacité permettrait une réduction de 30 tonnes de CO₂ et donc une meilleure qualité environnementale qu’au point A. Les économistes disent alors qu’un point comme A est dominé par les points A′ et A″ et tous les points qui se situent entre ces deux points. Cela signifie que pour n’importe quel autre de ces points, il peut y avoir des coûts moindres pour un même niveau de dépollution (A′) ou une dépollution plus importante pour le même coût (A″).

Courbe de moindre coût de dépollution : arbitrage entre coût total de dépollution et quantité de dépollution

Figure 20.11 Courbe de moindre coût de dépollution : arbitrage entre coût total de dépollution et quantité de dépollution.

Comment peut-on arriver à un point inefficace comme A sur la Figure 20.10 ? Les mesures environnementales étaient ordonnées de manière à ce que les premiers euros dépensés pour la réduction de la pollution soient consacrés à la politique de dépollution la plus efficace. Après avoir épuisé le potentiel de dépollution de chacune de ces politiques, nous sommes passés à la politique suivante, un peu moins efficace, et ainsi de suite.

Pour mettre en évidence la différence entre une politique de dépollution efficace ou inefficace, la Figure 20.12 montre les différentes options pour réduire la pollution à partir des données de la Figure 20.9, mais avec les politiques plus coûteuses en premier. Si une société a décidé de consacrer 8,37 milliards d’euros à la réduction de la pollution, et dépense tout cet argent dans des techniques de récupération du carbone, dans le nucléaire ou dans d’autres options moins efficaces, alors la courbe de coût de dépollution ressemblerait à celle de la Figure 20.12.

Courbe du coût de réduction de la pollution dans le cas où les technologies les plus coûteuses sont adoptées en premier

Figure 20.12 Courbe du coût de réduction de la pollution dans le cas où les technologies les plus coûteuses sont adoptées en premier.

Nous pouvons voir que pour 8,37 milliards d’euros dépensés en dépollution, 4,94 gigatonnes de CO₂ auront été évitées, alors que si la société avait mis en place des politiques moins coûteuses, comme celles montrées sur la Figure 20.10, elle aurait pu réaliser une dépollution de 11,2 gigatonnes.

Les Figures 20.10 et 20.12 envoient un message clair sur les priorités. Si nous disposons d’un montant de dépenses limité pour réduire la pollution, alors il faut se concentrer sur la réduction de la transformation des pâturages. Selon la Figure 20.10, nous devrions également utiliser l’énergie nucléaire (en supposant que le stockage des déchets et les autres problèmes de sécurité peuvent être résolus), l’énergie solaire et l’énergie éolienne avant de construire de nouvelles centrales à charbon avec des systèmes de récupération et de stockage du carbone, ou de réaménager des anciennes centrales à charbon avec de tels systèmes.

Afin d’étudier les arbitrages consommation-environnement, nous inversons la courbe de moindre coût pour la dépollution, comme nous l’avions fait pour la fonction de production des céréales dans l’Unité 3. Supposez qu’après un niveau donné de dépenses publiques pour d’autres mesures et un niveau donné d’investissement, le montant maximal que les individus pourraient consommer dans l’économie soit égal à 500 milliards d’euros de biens et de services en l’absence de politique de réduction de la pollution. Alors les choix réalisables correspondent à l’aire colorée de la Figure 20.13.

Dans la Figure 20.13, l’axe des ordonnées mesure la qualité de l’environnement et l’axe des abscisses mesure maintenant les biens disponibles pour la consommation après prise en compte des coûts de dépollution (de gauche à droite). Ainsi, les dépenses pour l’environnement se mesurent maintenant de la droite vers la gauche.

Consommation possible et qualité environnementale.

Figure 20.13 Consommation possible et qualité environnementale.

Si aucune politique de dépollution n’est mise en place

Si les coûts de dépollution sont nuls, le pays peut consommer à hauteur de 500 milliards d’euros.

Figure 20.13a Si les coûts de dépollution sont nuls, le pays peut consommer à hauteur de 500 milliards d’euros.

50 milliards d’euros de coûts des politiques de dépollution

Le pays est au point X après avoir dépensé ce montant.

Figure 20.13b Le pays est au point X après avoir dépensé ce montant.

Le problème du choix du niveau de dépollution semble maintenant familier. Le décideur public souhaite choisir un point parmi les options sur la frontière des possibles. Rappelez-vous des unités précédentes, la pente de la frontière des possibles, aussi appelée le taux marginal de transformation (TMT), équivaut à la quantité obtenue sur l’axe des ordonnées lorsque l’on renonce à une unité sur l’axe des abscisses. Sur la frontière des possibles consommation-environnement, cela correspond au taux marginal de transformation de la consommation à laquelle on renonce en qualité environnementale :

Plus la frontière des possibles est pentue (plus la pente est importante), plus le coût d’opportunité de l’amélioration de l’environnement, mesuré en consommation à laquelle on renonce, est faible.

Courbes d’indifférence environnement–consommation

Quel point le décideur public va-t-il choisir sur l’ensemble des possibles ? Nous pouvons répondre à cette question en étudiant ses courbes d’indifférence consommation–environnement dessinées sur la Figure 20.14, qui représentent la consommation à laquelle les citoyens sont prêts à renoncer afin d’améliorer la qualité de l’environnement.

Nous pouvons écrire la pente de la courbe d’indifférence, le TMS, ainsi :

Le TMS du décideur public sera élevé (une courbe d’indifférence pentue) si les citoyens accordent une grande valeur à la consommation (l’utilité marginale de la consommation est grande) et si les citoyens n’accordent pas une grande valeur à une dépollution supplémentaire pour augmenter la qualité environnementale (l’utilité marginale de la réduction de la pollution est faible). Réciproquement, si pour les citoyens, la valeur de la qualité environnementale supplémentaire est élevée par rapport à la consommation, le TMS sera moins fort.

Sur la Figure 20.14, les courbes d’indifférence sont des lignes droites car nous avons fait l’hypothèse, par souci de simplicité, que les utilités marginales de la consommation et de la qualité environnementale sont toutes les deux constantes. En effet, elles ne dépendent pas de la quantité consommée, ni du niveau de dépollution.

Choix du niveau de dépollution par le décideur public idéal.

Figure 20.14 Choix du niveau de dépollution par le décideur public idéal.

Allouer 50 milliards d’euros à la dépollution

Le point X est le niveau de protection environnementale que le décideur public voudrait mettre en place, avec une qualité environnementale au niveau de E*.

Figure 20.14a Le point X est le niveau de protection environnementale que le décideur public voudrait mettre en place, avec une qualité environnementale au niveau de E*.

Allouer moins de 50 milliards d’euros à la réduction de la pollution

Au point B, le TMS est inférieur au TMT (la pente de l’ensemble des possibles au point B), donc la situation du décideur public serait améliorée en transférant davantage de ressources dédiées à la consommation vers l’amélioration de la qualité de l’environnement. Dépenser davantage en dépollution déplace le décideur public vers des courbes d’indifférence plus élevées jusqu’à atteindre le point X.

Figure 20.14b Au point B, le TMS est inférieur au TMT (la pente de l’ensemble des possibles au point B), donc la situation du décideur public serait améliorée en transférant davantage de ressources dédiées à la consommation vers l’amélioration de la qualité de l’environnement. Dépenser davantage en dépollution déplace le décideur public vers des courbes d’indifférence plus élevées jusqu’à atteindre le point X.

Pour réfléchir à l’incidence des préférences des citoyens sur le choix de la politique optimale, nous supposons que le décideur public prenne en compte les préférences de tous les citoyens, en attribuant à chacun le même poids. Cela signifie que si les citoyens décidaient de valoriser davantage la qualité de l’environnement, alors les courbes d’indifférence du décideur seraient plus plates pour en tenir compte.

Analyse coût-bénéfice : le décideur public idéal choisit un niveau de dépollution

Notre décideur public fait appel à deux principes pour prendre une décision sur le niveau de dépollution :

Afin de satisfaire ces deux conditions, il trouve le point sur la frontière des possibles qui égalise le TMT (la pente de la frontière des possibles) et le TMS (la pente de la courbe d’indifférence la plus élevée possible).

Nous pouvons voir d’après la Figure 20.14 que le point X est le niveau de protection environnementale que le décideur souhaite mettre en place. Le bénéfice indiqué par l’indice de qualité environnementale de 62 est obtenu au coût d’une réduction de la consommation de 50 milliards d’euros alloués à la dépollution.

Qu’est-ce qui pourrait amener un choix différent pour le niveau de dépollution ?

Exercice 20.3 Choix des stratégies de dépollution

Observez les stratégies très coûteuses de dépollution que nous utilisons pour illustrer une politique de dépollution inefficace dans la Figure 20.12. Pouvez-vous penser à des raisons expliquant pourquoi ces politiques pourraient être introduites à la place de mesures présentant un meilleur rapport coût/efficacité ?

Exercice 20.4 Politiques optimistes et pessimistes

Sur la Figure 20.14, nous avons décrit comment un décideur public représentant un groupe homogène de citoyens choisit le niveau optimal de dépollution.

  1. Dessinez les courbes d’indifférence du décideur public s’il devait représenter deux groupes différents de citoyens (de nouveau, nous faisons l’hypothèse que tous les citoyens dans chaque groupe sont identiques, et que les utilités marginales de la consommation et de la qualité environnementale sont toutes les deux constantes). Dans le premier groupe, les citoyens se soucient plus de la qualité environnementale que de la consommation, et dans l’autre groupe, c’est l’inverse. Expliquez pourquoi le niveau optimal des coûts de dépollution pourrait différer entre les groupes.
  2. Considérez maintenant l’exemple présenté dans le texte sur la réduction des émissions mondiales de gaz à effet de serre. Quelles sont les principales simplifications du modèle qui pourraient conduire le décideur public utilisant ce modèle à ignorer des aspects importants du problème de réduction des émissions mondiales de gaz à effet de serre.

En réalité, il existe un degré d’incertitude sur l’efficacité des dépenses de dépollution, et donc sur le coût de la réduction des dommages environnementaux.

  1. Dessinez, sur un nouveau graphique, la frontière des possibles pour la consommation fondée sur une évaluation optimiste des coûts de dépollution.
  2. Maintenant, dessinez, sur le même graphique, la frontière des possibles pour la consommation fondée sur une évaluation pessimiste des coûts de dépollution.
  3. En ajoutant les courbes d’indifférence du décideur public à votre graphique dans chaque cas (en supposant que tous les citoyens sont identiques), montrez comment la qualité environnementale effectivement choisie par le décideur va varier, même si les préférences sont identiques, selon que les coûts de dépollution soient estimés suivant un scénario pessimiste ou optimiste.

Question 20.4 Choisissez la ou les bonnes réponses

La Figure 20.9 représente une courbe de réduction des émissions mondiales de gaz à effet de serre, définie comme la dépollution en 2030 par rapport au statu quo, qui a été produite par McKinsey en 2015. La largeur de chaque barre représente le potentiel de dépollution mesuré en gigatonnes de CO2, tandis que la hauteur indique le coût de dépollution par tonne.

D’après ces informations, laquelle des affirmations suivantes est correcte ?

  • L’énergie solaire permet davantage de dépollution par euro investi que l’énergie nucléaire.
  • L’énergie nucléaire a un plus grand potentiel de réduction des émissions que la reforestation des forêts dégradées.
  • La technologie géothermique a un faible potentiel de dépollution et ne devrait donc jamais être mise en place.
  • L’énergie solaire devrait être préférée à l’énergie nucléaire pour réduire les émissions de gaz à effet de serre.
  • Faux. La barre du nucléaire est plus courte que celle du solaire photovoltaïque ou de l’énergie solaire concentrée, ce qui indique un plus faible coût de dépollution par tonne.
  • Vrai. La barre du nucléaire est plus large, indiquant un potentiel de dépollution plus important.
  • Faux. Le potentiel de dépollution est relativement faible, mais le coût par tonne de dépollution est très bas. Cela sera sans doute une composante d’un ensemble de politiques de dépollution à moindre coût.
  • Faux. L’énergie solaire est décrite dans le diagramme comme étant moins efficace en termes de dépollution par euro dépensé. Cependant, il peut exister des raisons autres que l’efficacité (comme la sécurité) qui justifient qu’elle soit préférée à l’énergie nucléaire.

Question 20.5 Choisissez la ou les bonnes réponses

La Figure 20.11 représente la courbe de la quantité de dépollution en fonction de son coût total, pour différentes politiques de dépollution.

D’après cette information, laquelle de ces affirmations est correcte ?

  • Le point A n’est pas une option possible.
  • Le point A′ est dominé par le point A″.
  • Le fait que la pente de la courbe décroisse de manière monotonique implique que les technologies sont adoptées par ordre croissant de coûts.
  • Il est possible d’atteindre une courbe plus haute en modifiant l’ordre dans lequel les technologies sont adoptées.
  • Faux. A est dans l’ensemble des possibles.
  • Faux. A′ est moins onéreux, mais présente également moins de dépollution. A″ est plus coûteux, mais permet davantage de dépolluion. En général, aucun point sur la frontière des possibles n’est dominé.
  • Vrai. La diminution de la pente indique que les technologies initialement adoptées permettent la plus grande dépollution possible par euro dépensé. Techniquement, la pente de cette courbe est l’inverse de la courbe de coût marginal, donc la diminution de la pente indique un coût marginal croissant.
  • Faux. La diminution de la pente indique que les technologies sont mises en place selon l’ordre croissant de leur coût, donc aucune courbe plus haute ne peut être atteinte.

Einstein Coûts marginaux de dépollution et productivité totale des dépenses de dépollution

Comment construisons-nous les segments linéaires définissant la limite de l’ensemble des possibles dans la Figure 20.10 à partir des données de la Figure 20.9 ?

Appelons y la hauteur de la première barre (la dépense de dépollution présentant le meilleur ratio coût/efficacité) de la Figure 20.8, sa largeur est notée x. Ainsi, dans la Figure 20.10 :

  • la pente initiale de la courbe est 1/y,
  • l’abscisse du premier point est égale à xy,
  • l’ordonnée de ce point est égale x.

Les autres segments linéaires de la courbe de la Figure 20.9 sont construits de la même façon.

20.4 Conflits d’intérêt : négociation sur les salaires, pollution et emplois

Des conflits d’intérêt surviennent parce que la qualité environnementale n’est la même pour personne. Certains en bénéficient ou en souffrent plus que d’autres, selon l’endroit où ils se trouvent et leur revenu, comme nous l’avons vu dans le cas du pesticide pour bananiers étudié dans l’Unité 12.

Voici deux exemples illustrant le partage inégal des coûts et bénéfices. En 2008 et 2009, deux marées noires dans le delta du Niger ont détruit de nombreuses zones de pêche. Elles avaient pour origine les activités d’extraction du pétrole de la société anglo-néerlandaise Royal Dutch Shell Company. Les avocats du peuple Ogoni, qui a souffert de ces externalités, ont intenté un procès contre la filiale nigériane de Shell au Royaume-Uni. En 2015, Shell a proposé un règlement à l’amiable et a payé 3 525 £ par personne, dont 2 200 £ payés directement à chaque individu concerné et le reste alloué à la préservation des biens publics de la communauté. Une telle somme est bien supérieure à ce que le peuple Ogoni gagnerait en un an. Les avocats représentant la communauté ont aidé à la création de comptes en banque pour les 15 600 bénéficiaires.

Ces versements ont pu compenser en partie les Ogoni de la perte de leur environnement sain, dont la restauration coûtera 1 milliard de dollars selon le Programme des Nations unies pour l’environnement et prendra 30 ans. Pour Royal Dutch Shell, cet accord permet d’internaliser une partie des externalités négatives de ses activités et pourraient pousser les propriétaires de la société (et d’autres extrayant du pétrole dans le delta) à envisager un changement de politique et de stratégie d’entreprise.

En 1974, une immense fonderie pour le plomb, l’argent et le zinc appartenant à la Bunker Hill Company était le seul gros employeur de la ville de Kellogg, dans l’État américain de l’Idaho, employant 2 300 personnes. Beaucoup d’enfants de cette ville développèrent des symptômes grippaux. Les docteurs découvrirent que ces symptômes résultaient d’un niveau de concentration de plomb très élevé dans leur sang – suffisamment élevé pour affecter et endommager le développement cognitif et social des enfants.

Trois des enfants de Bill Yoss, un soudeur de la fonderie, furent diagnostiqués avec des niveaux critiques d’empoisonnement au plomb. « Je ne sais pas où tout ça va finir », dit-il à un journaliste du magazine People, « il se peut que nous quittions l’Idaho ».

L’entreprise refusa de publier ses propres tests concernant les niveaux d’émissions de plomb de la fonderie. Elle annonça que la fonderie fermerait, sauf si l’État revoyait sa réglementation concernant les émissions, et elle ferma en effet en 1981. Les anciens employés cherchèrent du travail ailleurs. La valeur des maisons et des entreprises de la ville chuta à un tiers de son niveau précédent. Les écoles locales, jusqu’alors financées grâce aux taxes foncières, manquèrent de moyens pour former les élèves qui restaient.

Nous modélisons ce problème en considérant une ville fictive, Brownsville, qui possède une seule entreprise qui emploie la totalité de la population active, mais dont les émissions toxiques constituent une menace pour la santé des citoyens. L’entreprise peut faire varier le niveau des émissions qu’elle impose à la ville, mais le coût de la récupération et du stockage des émissions entraîne une perte de profits pour l’unique propriétaire de l’entreprise (qui supporte les coûts de la réduction des émissions) qui vit suffisamment loin pour que la qualité de son environnement ne soit pas affectée par le niveau d’émissions qu’il choisit. Il y a donc un conflit d’intérêt, entre les citoyens et l’entreprise, sur le niveau d’émissions dans la ville, ainsi que sur le niveau des salaires. Vous pouvez vous représenter les citoyens comme valorisant la « qualité de l’environnement », qui diminue lorsque les émissions augmentent et peut être mesurée par un indice de qualité de l’air.

Les citoyens de la ville disposent d’un certain pouvoir de négociation, car chacun est libre de quitter Brownsville et chercher du travail ailleurs. Ainsi, l’entreprise doit faire une offre globale en termes de qualité environnementale et de salaire, qui soit au moins aussi désirable que leur option de réserve, qui est ce qu’ils peuvent espérer s’ils quittent Brownsville. Nous appelons cette limite à ce que l’entreprise doit offrir aux citoyens « la condition de départ de la ville ».

Le propriétaire de l’entreprise dispose également d’un pouvoir de négociation, car son offre globale environnement-salaire doit générer des profits suffisamment élevés pour que l’entreprise ne soit pas tentée de fermer ou de se relocaliser (nous appelons cela « la condition de fermeture de l’entreprise »). Les citoyens ne peuvent pas exiger un niveau de salaire plus élevé que celui proposé, auquel cas ils se retrouveraient sans emploi (car il n’existe pas d’autres entreprises à Brownsville). Ainsi, l’option de réserve de l’entreprise exerce une contrainte sur la négociation que les citoyens peuvent avoir avec l’entreprise.

Nous représentons la relation entre l’entreprise et les citoyens dans la Figure 20.15. Le salaire versé aux employés de l’entreprise est représenté par l’axe des abscisses. Le niveau de qualité environnementale dont bénéficient les citoyens est représenté par l’axe des ordonnées. Nous faisons les hypothèses suivantes :

Suivez l’analyse de la Figure 20.15 pour voir comment les choix des citoyens et des entreprises sont modélisés.

Conflits d’intérêt à propos des salaires et de la dépollution.

Figure 20.15 Conflits d’intérêt à propos des salaires et de la dépollution.

La courbe d’indifférence de réserve du citoyen représentatif est la « condition de départ de la ville »

Cela donne toutes les combinaisons de salaires et de qualité environnementale qui seraient tout juste suffisantes pour faire rester un citoyen représentatif.

Figure 20.15a Cela donne toutes les combinaisons de salaires et de qualité environnementale qui seraient tout juste suffisantes pour faire rester un citoyen représentatif.

« Condition de fermeture » de l’entreprise

Cela montre les combinaisons de salaires et de qualité environnementale offertes par l’entreprise qui seraient tout juste suffisantes pour que l’entreprise reste à Brownsville.

Figure 20.15b Cela montre les combinaisons de salaires et de qualité environnementale offertes par l’entreprise qui seraient tout juste suffisantes pour que l’entreprise reste à Brownsville.

Options impossibles

Les portions de la figure au-dessus de la condition de fermeture de l’entreprise et en dessous de la condition de départ de la ville des citoyens ne sont pas réalisables.

Figure 20.15c Les portions de la figure au-dessus de la condition de fermeture de l’entreprise et en dessous de la condition de départ de la ville des citoyens ne sont pas réalisables.

Les citoyens ont du pouvoir, point B

Supposez que les citoyens puissent imposer un niveau de qualité environnementale juridiquement contraignant et fixer leurs propres salaires. Tout en satisfaisant la condition de maintien de l’entreprise en ville, les citoyens fixent des salaires de w* et une qualité environnementale de Emax.

Figure 20.15d Supposez que les citoyens puissent imposer un niveau de qualité environnementale juridiquement contraignant et fixer leurs propres salaires. Tout en satisfaisant la condition de maintien de l’entreprise en ville, les citoyens fixent des salaires de w* et une qualité environnementale de Emax.

Un ultimatum à prendre ou à laisser, point A

Par ailleurs, si l’entreprise pouvait annoncer un ultimatum à prendre ou à laisser, elle minimiserait les coûts, tout en s’assurant que les citoyens ne choisissent pas de quitter la ville à Emin.

Figure 20.15e Par ailleurs, si l’entreprise pouvait annoncer un ultimatum à prendre ou à laisser, elle minimiserait les coûts, tout en s’assurant que les citoyens ne choisissent pas de quitter la ville à Emin.

Différence entre Emax et Emin

C’est une mesure de l’ampleur des gains mutuels qui pourraient profiter aux citoyens et à l’entreprise. N’importe quel résultat dans l’aire colorée est préférée par les deux parties à leur option de sortie respective, mais seuls les points entre A et B, comme C, sont efficaces au sens de Pareto.

Figure 20.15f C’est une mesure de l’ampleur des gains mutuels qui pourraient profiter aux citoyens et à l’entreprise. N’importe quel résultat dans l’aire colorée est préférée par les deux parties à leur option de sortie respective, mais seuls les points entre A et B, comme C, sont efficaces au sens de Pareto.

Vous aurez sans doute remarqué que ce graphique est très semblable à la Figure 5.8, où Angela, la fermière, et Bruno, le propriétaire terrien, négociaient la quantité de céréales qui serait reversée à Bruno. Comme dans ce problème, l’étude d’un problème de négociation est plus facile si la pente des courbes d’indifférence ne change pas pour un salaire donné, au fur et à mesure que l’utilité augmente.

Ici, le conflit porte sur le niveau d’émissions que les habitants auront à subir. Les profits de l’entreprise dépendent des émissions et ses profits augmentent si l’entreprise peut se débarrasser librement des matériaux toxiques.

La position de la courbe d’indifférence de réserve des citoyens dépend de ce qu’ils espéreraient en déménageant à un autre endroit. S’ils peuvent trouver un travail bien rémunéré dans une communauté non polluée, la courbe sera plus haute et se trouverait à droite de celle indiquée. Sa pente, le taux marginal de substitution, est l’utilité marginale, pour le citoyen, dérivée de salaires plus élevés, divisée par l’utilité marginale de la qualité environnementale.

Nous supposons que la valorisation marginale des améliorations dans la qualité de l’environnement du citoyen est constante, mais (contrairement au modèle de la Section 20.3) un citoyen a une utilité marginale décroissante liée au fait de recevoir des salaires plus élevés. À des niveaux de salaire élevés (et un environnement très pollué) sur l’extrême droite de la courbe d’indifférence de réserve, le TMS est faible (la droite est presque horizontale) car les citoyens ne se soucient pas beaucoup de leurs salaires (ils reçoivent déjà un salaire élevé), mais accordent beaucoup d’importance à la mauvaise qualité de leur environnement. À des niveaux bas de salaire, la courbe tend vers la verticale, car les citoyens valorisent davantage les augmentations de salaire.

La condition de fermeture de l’entreprise montre les combinaisons de salaire et de qualité environnementale proposées par l’entreprise qui incitent tout juste l’entreprise à rester à Brownsville. Tous les points sur cette droite correspondent au même coût de production d’une unité, et par conséquence, au même taux de profit. Cela ressemble à la droite d’isocoût vue à l’Unité 2 et la droite d’isoprofit de l’effort de l’Unité 6.

Augmenter les salaires de 1 $ coûte 1 $. Supposez que le coût pour le propriétaire, s’il réduit ses émissions, soit égal à p par unité de dépollution, donc le TMS du propriétaire = 1/p. Une droite pentue indique que p est faible – éviter les émissions, et ainsi promouvoir un environnement sain, est peu coûteux.

L’entreprise fait face à un arbitrage. Si elle se trouve au point B sur la figure, elle verse des salaires et produit des émissions à un niveau tel qu’elle parvient à peine à rester sur le marché. Par conséquent, lorsqu’elle permet aux citoyens de profiter d’un environnement de meilleure qualité, l’entreprise ne peut le faire qu’en échange d’un niveau de salaire plus bas. Le coût d’opportunité d’une unité d’un environnement meilleur est p en diminution de salaires.

Chaque combinaison salaire-qualité environnementale dans la partie colorée de la figure est une issue possible de ce conflit. Toute combinaison sur la droite verticale entre A et B est un résultat Pareto-efficace. Néanmoins, nous ne pouvons pas prédire quel résultat possible se réalisera, à moins que nous en sachions davantage sur le pouvoir de négociation des citoyens et de l’entreprise.

L’entreprise a tout le pouvoir de négociation

Si l’entreprise pouvait simplement annoncer un ultimatum à prendre ou à laisser, alors elle choisirait le point A sur la Figure 20.15. Les coûts de l’entreprise se trouveront alors bien en dessous du niveau de fermeture de l’entreprise, car l’entreprise émettra librement les substances toxiques, ce qui aura pour effet de réduire la qualité environnementale du citoyen de Emax, le niveau d’émissions le plus faible (et la qualité environnementale la plus élevée) compatible avec le maintien de l’entreprise sur le marché, jusqu’à Emin. La différence (EmaxEmin) apparaît donc comme une réduction des coûts et donc, comme un profit additonnel, dans les comptes de l’entreprise. Elle apparaît également comme l’exposition aux risques de santé dans les dossiers médicaux des habitants de la ville.

Le point choisi par l’entreprise, A, est sur la courbe d’indifférence de réserve des citoyens, où la distance verticale entre la condition de fermeture de l’entreprise et la condition de départ de la ville des citoyens est la plus grande. Cela arrivera lorsque :

Les citoyens ont tout le pouvoir de négociation

Si le pouvoir de négociation était inversé, alors les citoyens choisiraient d’imposer Emax et des salaires égaux à w*. Cela leur permettrait d’être sur leur courbe d’indifférence la plus haute possible, tout en satisfaisant la condition de fermeture de l’entreprise. Encore une fois, à ce point, le TMS de l’entreprise est égal au TMS des citoyens.

Répartition des gains mutuels

La différence entre Emax et Emin mesure l’ampleur des gains mutuels pour les habitants de la ville et l’entreprise. Tout résultat entre les points A et B sur la figure est préférable à la seconde meilleure alternative pour l’entreprise (fermeture) et les citoyens (départ de la ville). Vous pouvez imaginer les gains mutuels sous forme d’un gâteau que les citoyens et le propriétaire de l’entreprise se répartiront. Comme nous l’avons vu aux Unités 4 et 5, le partage du gâteau entre les deux parties dépend de leur pouvoir de négociation relatif.

Un point comme C sur la Figure 20.15 serait possible si les citoyens, en se rassemblant au sein d’un conseil municipal, imposaient à l’entreprise un niveau minimum légal de qualité environnementale et de salaires, qui permette à cette dernière de continuer son activité. En agissant ensemble, les citoyens auraient un plus grand pouvoir de négociation que celui dont ils disposent en tant qu’individus en menaçant de quitter la ville : ils pourraient exiger que l’entreprise respecte au moins la condition de fermeture des citoyens, indiquée dans la Figure 20.15.

Dans ce cas, le pouvoir de négociation serait affecté non seulement par les options de réserve des deux parties, mais également par :

Jusqu’ici, nous nous sommes concentrés sur la question du niveau de dépollution souhaitable. Posons-nous maintenant une deuxième question : comment peut-on mettre en place le niveau de dépollution souhaité ?

Question 20.6 Choisissez la ou les bonnes réponses

Considérez une ville avec une seule entreprise qui emploie l’ensemble de la population active et dont les émissions toxiques sont une menace pour la santé des citoyens. La Figure 20.15 représente la courbe de « fermeture » de l’entreprise (la combinaison de salaires et de qualité environnementale offerte par l’entreprise et qui lui permettrait tout juste de rester sur le marché) et les courbes d’indifférence des citoyens pour la qualité environnementale et leurs salaires. Leur courbe d’indifférence de réserve est également représentée.

D’après cette information, laquelle de ces affirmations est correcte ?

  • Tous les points sous la courbe d’indifférence de réserve des citoyens et au-dessus de la courbe de « fermeture » de l’entreprise sont irréalisables.
  • Si l’entreprise a tout le pouvoir de négociation, le point B est choisi.
  • Si les citoyens ont tout le pouvoir de négociation, ils choisiront le point avec le salaire le plus élevé possible.
  • Le point C est le seul choix Pareto-efficace.
  • Vrai. À chacun de ces points, au moins une des parties préférerait son option extérieure.
  • Faux. Le point A serait choisi, parce que c’est le point qui maximise les profits tout en respectant la condition de « départ de la ville » des citoyens.
  • Faux. Le point B serait choisi, parce que c’est le point qui place les citoyens sur leur courbe d’indifférence la plus élevée tout en satisfaisant la condition de « fermeture » de l’entreprise. Ils préfèrent strictement B au point où la courbe de « fermeture » croise l’axe des abscisses, qui est le salaire le plus élevé possible.
  • Faux. Tous les points dans l’ensemble des possibles où les courbes d’indifférence de l’entreprise et des citoyens sont tangentes sont également efficaces (la droite AB), y compris les points A, B et C.

20.5 Politiques environnementales reposant sur les droits à polluer

politique environnementale fondée sur les prix
Politique qui utilise une taxe ou une subvention pour influencer les prix, dans le but d’internaliser les effets externes sur l’environnement des choix d’un individu.
politique environnementale fondée sur les quantités
Politiques qui visent des objectifs environnementaux en utilisant des interdictions, des plafonnements et des réglementations.

Dans l’Unité 12, nous avons étudié des solutions possibles à la défaillance de marché qui était induite par les externalités de l’utilisation de pesticides. Les solutions possibles, dans ce cas, comprenaient la négociation privée entre les utilisateurs de pesticides et la communauté de pêcheurs dont le mode de vie était menacé, des taxes pour rendre le pesticide (ou les bananes produites en l’utilisant) plus cher, la propriété de tous les actifs affectés par une seule entreprise ou une autre entité prenant des décisions et des quotas ou l’interdiction d’utiliser le pesticide. Certaines de ces mesures auraient renchéri le coût de dégradation de l’environnement afin d’offrir des incitations pour une prise de décision économique plus écologique (politiques fondées sur les prix), d’autres auraient rendu cela illégal (politiques fondées sur les quantités).

marché des droits à polluer
Une politique via laquelle un nombre limité de permis à polluer sont délivrés, et peuvent être achetés et vendus sur un marché. Cela combine une limite sur les émissions en termes de quantités et une approche fondée sur les prix qui chiffre le coût de décisions néfastes pour l’environnement.

La création d’un marché des droits à polluer est une politique qui combine une limite légale sur la quantité d’émissions avec une approche fondée sur les incitations pour répartir entre les entreprises et les autres acteurs la dépollution requise pour respecter cette limite légale.

Voici l’idée générale :

Les systèmes de plafonnement et d’échange sont un moyen pour mettre en place un niveau d’émissions souhaité (ou, de manière équivalente, le niveau total de dépollution requis, E*), à l’instar du décideur public idéal dans la Figure 20.13.

Ce niveau recherché, quelle que soit la manière dont il a été décidé, est représenté par la longueur de l’axe des abscisses dans la Figure 20.16. La question à laquelle le système de plafonnement et d’échange répond est la suivante : sachant que les entreprises diffèrent en termes de technologie de production, comment la quantité totale de dépollution requise doit-elle être répartie entre elles ? Le but d’un mécanisme d’échange de permis est que la dépollution soit faite par les entreprises pour lesquelles la dépollution est la moins coûteuse, car cela économise des ressources rares pouvant être utilisées différemment.

Pour voir comment cela fonctionne, suivez les étapes de l’analyse de la Figure 20.16, qui représente le cas où le nombre de permis est initialement réparti de manière égale entre deux entreprises faisant face à des coûts de dépollution différents.

Plafonnement et échange : achat et vente de droits à polluer.

Figure 20.16 Plafonnement et échange : achat et vente de droits à polluer.

Coût marginal privé de dépollution (CmPD) de l’entreprise A

Celui-ci est représenté en rouge et mesuré de la manière habituelle grâce à l’axe de gauche. Il augmente avec le coût de dépollution. L’entreprise A utilise une technologie relativement peu polluante pour fabriquer son produit.

Figure 20.16a Celui-ci est représenté en rouge et mesuré de la manière habituelle grâce à l’axe de gauche. Il augmente avec le coût de dépollution. L’entreprise A utilise une technologie relativement peu polluante pour fabriquer son produit.

Coût marginal privé de dépollution (CmPD) de l’entreprise B

Celui-ci est représenté en bleu et mesuré grâce à l’axe de droite. Il part de l’origine à droite et augmente lorsque B fait plus de dépollution. L’entreprise B utilise une technologie plus émettrice pour fabriquer son produit, et donc son coût marginal de dépollution est plus élevé que l’entreprise A.

Figure 20.16b Celui-ci est représenté en bleu et mesuré grâce à l’axe de droite. Il part de l’origine à droite et augmente lorsque B fait plus de dépollution. L’entreprise B utilise une technologie plus émettrice pour fabriquer son produit, et donc son coût marginal de dépollution est plus élevé que l’entreprise A.

Permis répartis équitablement

Voyons ce qui se passe si les permis d’émission sont initialement répartis équitablement entre les deux entreprises.

Figure 20.16c Voyons ce qui se passe si les permis d’émission sont initialement répartis équitablement entre les deux entreprises.

Permis répartis équitablement : possibilités de gains par l’échange de permis

L’entreprise B a un CmPD plus élevé. Si elle peut acheter un permis à l’entreprise A pour polluer davantage, à un prix inférieur à son coût marginal, elle choisira d’acheter le permis, plutôt que de réduire ses émissions. Cela crée la possibilité de gains à l’échange de permis.

Figure 20.16d L’entreprise B a un CmPD plus élevé. Si elle peut acheter un permis à l’entreprise A pour polluer davantage, à un prix inférieur à son coût marginal, elle choisira d’acheter le permis, plutôt que de réduire ses émissions. Cela crée la possibilité de gains à l’échange de permis.

L’entreprise B achètera des permis à A : combien ?

Combien de permis s’échangeront-elles ? Tant que le CmPD de l’entreprise B excède le CmPD de l’entreprise A, les deux bénéficieront de la vente de permis de A à B. Si le marché est concurrentiel, nous nous attendons à des transactions, jusqu’à ce que le CmPD soit égalisé entre toutes les entreprises.

Figure 20.16e Combien de permis s’échangeront-elles ? Tant que le CmPD de l’entreprise B excède le CmPD de l’entreprise A, les deux bénéficieront de la vente de permis de A à B. Si le marché est concurrentiel, nous nous attendons à des transactions, jusqu’à ce que le CmPD soit égalisé entre toutes les entreprises.

Gains à l’échange

Le triangle coloré montre les gains à l’échange créés par le marché des permis. P* est le prix du permis et il est égal au coût marginal de dépollution dans l’économie. L’aire verte au dessus de la droite rouge en pointillés représente la part des gains à l’échange que l’entreprise B reçoit, et l’aire en dessous est la part de l’entreprise A.

Figure 20.16f Le triangle coloré montre les gains à l’échange créés par le marché des permis. P* est le prix du permis et il est égal au coût marginal de dépollution dans l’économie. L’aire verte au dessus de la droite rouge en pointillés représente la part des gains à l’échange que l’entreprise B reçoit, et l’aire en dessous est la part de l’entreprise A.

Il y a de nombreuses manières d’échanger les permis une fois émis. L’une d’elle repose sur le marché aux enchères, étudié dans l’Unité 11, dans laquelle nous avons vu (grâce à une expérience) que les traders avaient rapidement tendance à converger vers un prix comme P*, le prix d’équilibre du marché. L’échange des permis permet de dépolluer au niveau désiré et au plus faible coût pour l’économie. P* est le prix du permis et est égal au coût marginal de dépollution dans l’économie.

Plafonnement et échange : exemples de commerce des émissions

L’un des premiers cas réussis de commerce des émissions fut le marché de permis d’émissions du dioxyde de soufre (SO₂) aux États-Unis, qui a été instauré en 1990 afin de faire baisser les pluies acides. En 2007, les émissions annuelles de SO₂ avaient diminué de 43 % par rapport à 1990, malgré une hausse de plus de 26 % de la production d’électricité dans des centrales électriques approvisionnées au charbon sur la même période.

Le système d’échange des permis d’émissions de l’Union européenne (European Union Emissions Trading Scheme, EU ETS) lancé en 2005 est le premier système au monde de plafonnement et d’échange pour le CO₂ et couvre à l’heure actuelle 11 000 infrastructures polluantes à travers l’UE. Les États mettent aux enchères 57 % des permis au sein de l’EU ETS et le plafond d’émissions totales (c’est-à-dire le niveau E* de la Figure 20.16) est rabaissé chaque année. Une partie des revenus des enchères sont utilisés pour financer des innovations énergétiques faibles en carbone. Des systèmes similaires d’échange pour le CO₂ existent dans d’autres pays et régions.

Le système EU ETS s’est avéré moins efficace que le mécanisme américain pour le SO₂. Certains experts pensent que cela tient en grande partie au niveau trop élevé des autorisations d’émissions (plafond trop haut). Après la crise financière en Europe, la demande globale plus faible entraîna une diminution de la demande d’électricité et de ce fait, des niveaux d’émissions maximisant les profits des entreprises. Avec un excès d’offre par rapport à la demande, le prix de permis baissa considérablement, donnant peu d’incitations aux entreprises pour entreprendre des dépenses de dépollution. Ces effets sont indiqués sur la Figure 20.17.

Prix des permis dans le système d’échange des permis d’émissions de l’UE

Figure 20.17 Prix des permis dans le système d’échange des permis d’émissions de l’UE.

Données obtenues auprès de SendeCO2 sur la base des prix de Bloomberg Business.

Cela souligne l’un des inconvénients du mécanisme du marché des droits à polluer. Le signal des prix n’est pas forcément un guide fiable pour les décisions futures d’investissement de dépollution. En Allemagne, par exemple, la chute des prix des permis a conduit à la réouverture de plusieurs centrales électriques au charbon responsables de fortes émissions, car la technologie polluante était de nouveau rentable.

Les systèmes d’échange de permis d’émissions ne nécessitent pas forcément un marché libre. La Grande-Bretagne, par exemple, utilise un prix-plancher du carbone, qui fixe un prix minimum pour tous les participants britanniques au système EU ETS. Ceci est fait pour éviter le résultat d’une « pollution quasiment gratuite » quand le prix des permis s’effondre.

L’estimation du coût externe total d’une tonne d’émissions de dioxyde de carbone diffère selon la valeur que nous accordons aux générations futures, comme nous le verrons dans la Section 20.9. Une estimation basse en dollars de 2017 est d’environ 40 $ par tonne d’émissions de CO₂, et elle augmente rapidement, car plus il y a de CO₂ dans l’atmosphère, plus l’effet marginal sur le climat d’en ajouter davantage sera important. Le prix récent d’un permis de l’EU ETS (représenté sur la Figure 20.17) est moins d’un cinquième de ce coût, ce qui suggère que le système de permis induit les décideurs à n’internaliser qu’une petite partie des externalités négatives.

Dans l’idéal, une taxe sur les énergies fossiles pourrait entièrement compenser ces effets externes, avec l’avantage supplémentaire que les entreprises et autres acteurs subiraient une moindre incertitude quant aux coûts de brûler du carbone. Une taxe sur le carbone augmenterait le coût d’émission du carbone exactement de la même manière que de devoir payer pour un permis d’émettre. D’ailleurs, l’effet sur les coûts serait le même si le coût du permis déterminé par le marché était le même que le taux de taxation par tonne d’émissions fixé par l’État. L’effet d’une augmentation des coûts serait des prix plus élevés pour les biens dont la production est intensive en émissions et donc, ceteris paribus, la demande pour ces biens diminuerait. Tant le système de plafonnement et d’échange (marché des droits à polluer) que la taxe sur le carbone sont reconnus comme des moyens de « mettre un prix » sur les externalités des émissions de carbone.

À quel niveau devrait être fixé le prix des émissions de carbone ?

Sachant que les producteurs et utilisateurs de combustibles fossiles sont aujourd’hui fortement subventionnés (à des niveaux très différents d’un pays à l’autre), la taxe ou le coût d’un permis devra être supérieur à 40 $. En moyenne dans le monde, les subventions aux combustibles fossiles sont de l’ordre de 15 $ par tonne, donc une taxe optimale serait de 55 $ par tonne (pour internaliser les coûts externes et compenser la subvention). Une politique plus simple viserait l’élimination des subventions et établirait une taxe sur le carbone au niveau de notre meilleure estimation du coût externe de la combustion du carbone.

Les avantages et inconvénients de ces deux politiques :

font l’objet de débats parmi les économistes de l’environnement. Aucun consensus clair n’émerge, si ce n’est que l’une ou l’autre est préférable aux politiques actuellement en place dans la plupart des pays. Le système de plafonnement et d’échange est toutefois devenu plus populaire, peut-être du fait de sa plus grande flexibilité. En outre, la possibilité de fixer le prix du carbone et de décider ensuite de la manière dont les permis sont alloués et échangés, offre deux « leviers » d’action au décideur public. Au contraire, une taxe unique peut être politiquement impopulaire pour le décideur qui l’introduit.

Exercice 20.5 Évaluer les systèmes de plafonnement et d’échange

  1. Expliquez pourquoi l’aire verte de la Figure 20.16 représente les gains totaux à l’échange. Indice : pensez au premier permis que l’entreprise B achète à l’entreprise A. Quel est le prix maximal que l’entreprise B aurait été prête à payer ? Quel était le minimum que l’entreprise A aurait accepté afin de se séparer du permis ?
  2. Comment expliqueriez-vous le fonctionnement d’un marché de droits à polluer à quelqu’un qui n’a pas étudié l’économie ? Que répondriez-vous à ses doutes sur le fait que cette politique soit potentiellement inefficace ou injuste ? De nombreux magazines et blogs publient des « op-eds » exprimant des opinions extérieures. La limite habituelle est de 600 mots. Cherchez quelques op-eds sur les politiques sur le climat, et après avoir examiné comment ils sont écrits, écrivez votre réponse à la question sous la forme d’un op-ed.

Exercice 20.6 Un programme réussi de permis d’émissions échangeables

Le programme de permis de type « plafonnement et échange » pour les émissions de dioxyde de sulfure aux États-Unis a réussi à réduire les émissions. Les coûts du programme s’élevèrent à environ 0,02 % des bénéfices estimés.

Lisez le point de vue de Robert Stavins et de ses collègues à ce sujet sur VOXeu.org.

  1. Selon les auteurs, pourquoi les systèmes de plafonnement et d’échange sont-ils des outils si puissants pour la réduction des émissions ?

Lisez également ‘The SO2 Allowance Trading System’ écrit par Richard Schmalensee et Robert Stavins du Center for Energy and Environmental Policy Research au MIT.

  1. Résumez l’évolution des prix des permis en utilisant la Figure 2 de cet article.
  2. Dans quelle mesure les fluctuations des prix des permis peuvent-elles être expliquées par l’analyse de la Figure 20.16 ?

Examinez de nouveau l’explication d’Hayek des prix interprétés comme des messages (Unité 11) et les analyses des bulles des prix des actifs (Unité 11) et des bulles immobilières (Unité 17).

  1. Pourrions-nous utiliser un raisonnement similaire pour expliquer les fluctuations des prix dans la Figure 2 de l’article de Schmalensee et Stavins ?

Exercice 20.7 Une taxe carbone réduirait-elle davantage les émissions que la réglementation ?

En 2017, les économistes Martin Feldstein et Greg Mankiw (respectivement, conseillers économiques des présidents américains Ronald Reagan et George W. Bush), ainsi que Ted Halstead, un militant pour le climat, ont suggéré dans l’op-ed « A Conservative Case for Climate Action » qu’une politique climatique idéale pour les États-Unis devrait comprendre trois volets :

  • Une taxe unique sur le carbone, qui devrait remplacer toutes les réglementations visant à réduire les émissions de carbone.
  • Les recettes collectées par la taxe devraient être rendues aux contribuables américains par versement trimestriel (« dividence carbone »).
  • Les entreprises américaines qui exportent vers des pays sans taxe carbone ne devraient pas payer de taxe carbone, tandis que les importateurs devrait se voir imposés une taxe à l’importation sur le contenu carbone de leurs produits (un « ajustement aux frontières pour le carbone »).
  1. Expliquez le raisonnement économique qui sous-tend chaque partie de la proposition.
  2. Pourquoi les économistes pensent-ils que remplacer les réglementations par une taxe unique sur le carbone serait plus efficace ?
  3. Certains groupes environnementaux sont opposés au dividende carbone. Ils affirment que cet argent pourrait être mieux dépensé. Êtes-vous d’accord ? Que devraient financer les recettes du carbone ? Pensez-vous que les citoyens seront davantage en faveur d’une taxe carbone avec le dividende carbone ?
  4. Pourquoi les économistes pensent-ils qu’un ajustement aux frontières pour le carbone est nécessaire ? Quel serait l’effet d’une taxe domestique sur le carbone sans ajustement aux frontières ? Quelles incitations cela créerait-il pour les entreprises américaines et les entreprises étrangères ? Est-ce juste envers les entreprises de pays en développement (qui produisent souvent une grande partie de leur électricité avec du charbon responsable d’un haut niveau d’émissions) qui exportent leurs produits aux États-Unis ?
  5. Êtes-vous favorable à la proposition de Feldstein, Mankiw et Halstead ? Expliquez votre réponse. Quels changements proposeriez-vous, le cas échéant ?

20.6 Les défis de mesure des politiques environnementales

Pour mettre en place des politiques environnementales utilisant le cadre que nous avons développé, nous avons besoin de mesurer la valeur de la dépollution.

Donner une valeur aux bénéfices de la dépollution est compliqué, puisque nous sommes confrontés à des marchés manquants pour la qualité environnementale et des effets de long terme incertains. Quelle est la valeur de la préservation de la forêt tropicale ou d’une espèce menacée, d’un air plus pur ou d’une moindre pollution sonore ? Pour répondre à ces questions, différentes méthodes sont utilisées, selon que le problème environnemental en question affecte le bien-être environnemental, la santé, la consommation ou des actifs futurs.

prix hédoniques
Une méthode utilisée pour déterminer la valeur économique de caractéristiques environnementales ou perçues dont le prix n’est pas fixé mais qui influencent le prix d’un bien commercialisé. Cela permet à un chercheur de donner un prix à des caractéristiques difficiles à quantifier. Les estimations sont basées sur les préférences révélées des individus, c’est-à-dire le prix qu’ils sont prêts à payer pour une chose par rapport à une autre.
évaluation contingente
Une méthode basée sur des enquêtes pour évaluer la valeur de ressources non marchandes. Connu également sous le terme : modèle de préférences déclarées.

Nous allons examiner deux méthodes pour mesurer les bénéfices de la dépollution : les prix hédoniques et l’évaluation contingente.

Évaluation contingente

L’une des méthodes les plus simples et les plus répandues pour l’évaluation des bénéfices de la dépollution consiste à simplement interroger les individus. Par exemple, après la marée noire provoquée par l’Exxon Valdez en 1989 en Alaska, qui déversa de 42 millions de litres de pétrole brut dans la magnifique baie du Prince William, les tribunaux utilisèrent l’évaluation contingente afin d’estimer la valeur des pertes (comme la valeur attribuée à la beauté de la nature) causées par la marée noire. Ils l’ont fait par le biais d’un sondage demandant aux répondants combien ils seraient prêts à payer pour éviter une nouvelle marée noire. L’étude estima que la valeur perdue en 1990 était d’au moins 2,8 milliards de dollars. Exxon a fini par payer 1 milliard en dommages et intérêts dans un accord avec l’État de l’Alaska et le gouvernement fédéral des États-Unis.

Les chercheurs ont utilisé des techniques d’évaluation contingente pour obtenir une estimation quantitative de la valeur de la préservation des éléphants au Sri Lanka. Les fermiers tuaient les éléphants pour protéger leurs plantations et habitations. Les chercheurs voulaient savoir combien les Sri Lankais étaient disposés à payer aux fermiers en compensation des dommages causés par les éléphants, si les fermiers en échange arrêtaient de les tuer.2

L’évaluation contingente est une approche dite de préférences déclarées car elle est fondée sur un sondage et accepte les déclarations des répondants sur leurs évaluations comme révélatrices de leurs véritables préférences. Ce n’est pas le cas de l’approche des prix hédoniques.

Prix hédoniques

Les prix hédoniques sont une approche dite de préférences révélées car elle utilise les comportements économiques des gens (et non pas leurs déclarations) pour révéler leurs préférences. Les expériences en laboratoire sont une méthode analogue pour étudier les préférences révélées, comme nous l’avons vu à l’Unité 4. Cependant, les expériences en laboratoire ne sont pas très utiles pour estimer la valeur de l’environnement.

Par exemple, combien vaut pour vous le fait de ne pas avoir à subir le bruit d’avions survolant votre quartier ? Les économistes observent que les maisons qui se trouvent sous des couloirs aériens sont vendues moins chères que des maisons équivalentes dans des endroits plus calmes. En comparant les données sur les prix immobiliers, nous pouvons calculer le montant que les individus sont prêts à payer pour éviter la pollution sonore.

Cette technique a été utilisée au Royaume-Uni pour déterminer le niveau de la taxe sur la mise en décharge. Les bénéfices marginaux de la dépollution étaient estimés dans une étude ayant exploité des données sur plus d’un demi-million de transactions immobilières pour la période 1991–2000. En contrôlant par un grand nombre de facteurs susceptibles d’expliquer la variation des prix immobiliers, les chercheurs ont ensuite testé si la part de la variation inexpliquée pouvait être attribuée à la proximité de la maison avec une décharge. Les chercheurs ont montré que se trouver à moins de 400 mètres d’une décharge en activité réduisait les prix immobiliers de 7 %. Ils ont ensuite estimé que le bénéfice marginal provenant d’un éloignement progressif de la décharge était de 2,86 £ par tonne de déchets (en prix de 2003).

Les prix hédoniques et l’évaluation contingente nous donnent un moyen de mesurer la valeur que les individus accordent à un changement donné de l’environnement, d’après leur propre expérience de ce changement. La comptabilité de la croissance verte nous donne une manière d’estimer la valeur de la conservation des ressources naturelles, pour l’ensemble de la société, aujourd’hui ainsi que dans le futur. Ci-dessous, vous allez apprendre comment certains économistes attribuent une valeur monétaire à l’usage que fait la société des actifs naturels.

Comment les économistes apprennent des données Capital naturel et croissance verte

dépréciation
La perte de valeur d’une forme de richesse qui a lieu, soit à cause de l’utilisation (usure) ou du passage du temps (obsolescence).

Rappelez-vous que la dépréciation fait référence à l’amortissement ou l’épuisement des biens d’équipement utilisés dans la production. Dans le cadre de la comptabilité de la croissance verte, l’environnement est de manière similaire considéré comme un actif qui peut s’user. L’environnement fait partie de ce dont a besoin la société pour produire des biens et services. Ainsi, la dégradation environnementale réduit les actifs de la société, à l’instar de l’usure ou l’obsolescence des machines utilisées dans la production.

Rappelez-vous que le revenu est le maximum qu’une personne ou un pays pourrait consommer sans réduire sa capacité à produire dans le futur. C’était le message de la baignoire de l’Unité 10. Le revenu est un flux d’eau dans la baignoire, diminué de la quantité évaporée qui réduit la quantité d’eau totale contenue dans la baignoire. Selon cette définition, le revenu est le revenu brut dont on soustrait la dépréciation.

Bien que la dégradation environnementale ne soit pas prise en compte dans la comptabilité nationale habituelle, elle devrait l’être, car utiliser le capital naturel n’est pas différent de l’usure des machines et des autres équipements que nous utilisons.

La Banque Mondiale estime que, dans les pays pauvres, le capital naturel représente 36 % de la richesse, ainsi, en utiliser une partie sans compter la perte engendrée surestime la vitesse à laquelle le revenu croît réellement. Mais de combien ? Pour prendre en compte cette perte de capital naturel, nous devons trouver combien cela coûterait (par an) pour remplacer le capital naturel perdu et ensuite le soustraire du PIB annuel (rappelez-vous que la mesure la plus courante du revenu, le PIB, ne prend même pas en compte la dépréciation des biens d’équipement à cause des difficultés de mesure).

ajustement environnemental
Ajustement comptable apporté aux mesures conventionnelles du revenu national pour prendre en compte la valeur du capital naturel.

Si vous réalisez cet ajustement comptable (aussi appelé ajustement environnemental), les « miracles économiques » sont moins impressionnants. Lorsqu’une politique indonésienne généra un boom de l’industrie du bois entre 1979 et 1982, Robert Repetto et ses collègues de l’Institut des ressources mondiales (WRI en anglais) ont calculé que le pays avait sacrifié un montant supérieur à 2 milliards de dollars de revenus forestiers potentiels. Ils ont montré qu’en prenant en compte la déforestation, la raréfaction du pétrole et l’érosion des sols, le véritable taux de croissance annuel moyen du revenu (net de la dépréciation du capital naturel) de l’Indonésie – mesuré au départ à 7,1 % entre 1971 et 1984 – était en réalité de seulement 4 %. Un exercice similaire a été mené en Suède entre 1993 et 1997, où la dépréciation des actifs naturels était estimée à environ 1 % du PIB par an.

Quand les économistes ne sont pas d’accord Consentement à payer, contre droit à un environnement de qualité

La Constitution de la République d’Afrique du Sud établit le droit de tout citoyen à « un environnement qui ne soit pas nocif à sa santé ou son bien-être ». De la même façon, la Cour suprême d’Inde a décidé que le « droit à la vie » garanti par la Constitution indienne « inclut le droit à profiter d’un air et d’une eau non pollués ». Des droits similaires ont été accordés dans le cadre d’au moins 13 autres Constitutions, y compris celles du Portugal, de la Turquie, du Chili et de la Corée du Sud. Utilisez le site Internet du Constitute Project pour étudier la constitution de votre pays, ou de tout autre pays qui vous intéresse, et voir si vous pouvez trouver de telles garanties.

Des mouvements politiques s’opposant à la privatisation de l’accès à l’eau utilisent un vocabulaire similaire. Ils soutiennent que l’accès à une source d’eau propre est un droit de l’homme. Lorsqu’un aspect de l’environnement, comme la proximité d’une décharge, la pollution sonore ou encore des émissions toxiques provenant d’une fonderie, est évalué en termes monétaires en utilisant les méthodes décrites au-dessus, cela ignore le principe avancé par beaucoup selon lequel les individus ont un droit à un environnement sain et non pollué.

En guise de réponse, d’autres s’interrogent : pourquoi la qualité de l’environnement devrait-elle être différente de la qualité de la voiture que vous conduisez ou de la nourriture que vous mangez ? Vous obtenez ce pour quoi vous avez payé, et si vous n’êtes pas disposé(e) à payer, pourquoi le décideur public devrait-il se soucier de la valeur que vous attribuez à ces choses ? Si vous êtes d’accord avec cela, les bénéfices des politiques de dépollution peuvent être mesurés par la disposition à payer (DAP) des citoyens pour un environnement meilleur obtenu grâce à la dépollution.

La mesure de la DAP est critiquée par certains économistes et citoyens car cela implique que les individus avec très peu de moyens n’accordent qu’une valeur limitée à l’environnement, tout comme ils n’ont qu’une disposition à payer limitée pour les autres biens. Ils ne manquent pas de volonté, mais ils manquent de moyens. Ainsi, utiliser la DAP comme méthode d’estimation des bénéfices de la dépollution – par exemple, en utilisant soit les prix hédoniques, soit l’évaluation contingente – signifie que les politiques environnementales bénéficiant aux personnes pauvres – comme l’accès à l’eau potable dans les centres urbains – seraient moins valorisées que des politiques environnementales bénéficiant aux personnes riches – comme les eaux claires des rivières, lacs et océans quand ces personnes font de la voile.

Par ailleurs, cette valeur pourrait dépendre de la façon dont on pose la question qui détermine la préférence déclarée. Si, au lieu de notre DAP pour préserver l’environnement, on nous demandait la compensation que nous serions disposés à accepter (DAA) pour la même réduction dans la qualité du même environnement, le montant serait plus élevé selon plusieurs études empiriques.

biens tutélaires
Les biens et services qui devraient être fournis à tous, indépendamment de leur capacité à payer.

Lorsqu’un environnement propre et sain est un droit, un économiste considèrera qu’il s’agit d’un bien tutélaire, déjà étudié à l’Unité 12. Au même titre que le droit de vote, le droit à la représentation juridique ou encore à une éducation adéquate, il s’agit d’un bien qui devrait être accessible à tous les citoyens indépendamment de leur capacité à payer.

L’avantage de cette approche fondée sur la disposition à payer est qu’elle tient compte de l’information disponible sur l’évaluation et la valorisation par les individus de leur environnement. Cela devrait avoir une influence sur les montants que nous investissons dans la qualité environnementale. Considérer l’environnement comme un droit a pour avantage de ne pas donner la priorité aux préférences de ceux disposant des revenus les plus élevés dans la définition de la politique environnementale.

Exercice 20.8 Richesse et capital naturel

Téléchargez les données de la Banque mondiale de la base « The Changing Wealth of Nations ».

  1. En utilisant les données sur la richesse totale, calculez l’évolution du capital naturel entre 1995 et 2000, et entre 2000 et 2005 en termes absolus pour trois pays à haut revenu, revenu intermédiaire et faible revenu. Résumez et interprétez vos résultats.

Rendez-vous sur le site Internet d’open data de la Banque mondiale. Trouvez et téléchargez le PIB (en prix constants) pour les pays de votre choix, pour 1995, 2000 et 2005.

  1. Calculez l’évolution du PIB entre ces périodes en termes absolus. Dessinez un nuage de points avec l’évolution en pourcentage du PIB sur l’axe des ordonnées et l’évolution en pourcentage du capital naturel sur l’axe des abscisses. Le graphique suggère-t-il une relation entre ces deux variables ? Proposez une explication pour votre réponse.

Question 20.7 Choisissez la ou les bonnes réponses

Laquelle de ces affirmations concernant l’évaluation des bénéfices de dépollution est correcte ?

  • Actuellement, l’estimation du PIB d’un pays prend en compte l’épuisement des ressources naturelles nationales comme un ajustement négatif.
  • Dans la méthode des prix hédoniques, le coût de la pollution sonore est estimé par un sondage demandant aux riverains le prix qu’ils seraient prêts à payer pour réduire ce bruit.
  • Dans la méthode d’évaluation contingente, la pollution générée par une décharge est estimée par les différences des prix immobiliers en fonction de la proximité de la décharge.
  • Demander aux individus leur disposition à payer pour un environnement plus « vert » peut amener à valoriser moins des politiques qui affectent principalement les pauvres plutôt que celles améliorant la qualité environnementale dont les plus riches bénéficient.
  • Faux. Généralement, les calculs du PIB n’incluent pas la dépréciation du capital naturel, ni celle du capital physique.
  • Faux. Ceci décrit la méthodologie de l’évaluation contingente. Les prix hédoniques utiliseraient le comportement observé, par exemple la réduction des prix immobiliers près d’un aéroport, pour estimer la disposition à payer pour une baisse du bruit.
  • Faux. Ceci décrit la méthodologie des prix hédoniques. L’évaluation contingente utiliserait des sondages pour demander directement aux riverains combien ils seraient prêts à payer pour ne pas vivre près d’un décharge.
  • Vrai. Puisque le bénéfice marginal du revenu est plus faible pour les riches, ils sont généralement disposés à payer davantage pour des biens environnementaux. Ainsi, les biens environnementaux qui bénéficient surtout aux riches peuvent avoir plus de valeur en utilisant des méthodologies reposant sur la disposition à payer.

20.7 Politiques environnementales dynamiques : technologies et modes de vie futurs

Les arbitrages donnés par les ensembles des possibles et les courbes d’indifférence que nous avons utilisés dans notre analyse seront modifiés lorsque les gens adoptent de nouvelles valeurs ou modes de vie, et développent de nouvelles technologies, et lorsque notre impact sur l’environnement s’intensifie.

Prix, quantités et innovation verte

productivité marginale des dépenses de dépollution
Le taux marginal de transformation (TMT) des coûts de réduction de la pollution en termes d’amélioration de l’environnement. C’est la pente de la frontière des possibles. Voir également : taux marginal de transformation, frontière des possibles.

Des améliorations dans la technologie peuvent élargir l’ensemble des possibles. Certaines améliorations peuvent rendre la dépollution plus efficace en abaissant le coût d’opportunité d’un environnement plus sain. D’autres améliorent les processus de production des biens, réduisant ainsi le coût environnemental de la consommation. La Figure 20.18 illustre l’effet d’une amélioration technologique, qui améliore le taux marginal de transformation de la consommation perdue en dépollution (également connu comme la productivité marginale des dépenses de dépollution), et se traduit ainsi par une amélioration de la qualité environnementale. La hausse de la productivité marginale des dépenses de dépollution accentue la pente de la frontière des possibles.

La technologie de dépollution évolue

Figure 20.18 La technologie de dépollution évolue.

Dans l’Unité 2, vous avez appris comment les rentes d’innovation sont un moteur pour le progrès et l’amélioration de la productivité. Si les bonnes incitations existent pour créer des rentes d’innovation, les avancées technologiques pourraient, a priori, fournir des substituts pour certaines ressources qui pourraient s’épuiser ou qui doivent rester dans le sol pour limiter les impacts du changement climatique. L’un de ces cas est le progrès technique réalisé dans le domaine de l’énergie solaire.3

apprentissage par la pratique (learning by doing, en anglais)
Cela se produit lorsque la production par unité de facteurs de production augmente avec l’expérience dans la production du bien ou service.

Les subventions aux entreprises produisant des panneaux solaires et d’autres équipements ont aidé à financer la R&D de ces nouvelles sources d’électricité. Les subventions octroyées à ceux qui installent des panneaux solaires ont augmenté la demande. La croissance de la demande a abouti à une forte diminution du prix des panneaux solaires grâce à l’apprentissage par la pratique (learning by doing, en anglais) dans le processus de production, qui rend la production de plus en plus bon marché.

L’idée selon laquelle la réglementation environnementale peut générer une plus grande efficacité et inciter à innover est connue sous le nom d’hypothèse de Porter, car l’économiste, Michael Porter, fut le premier à l’introduire en 1995. Selon lui, les coûts de la réglementation amèneraient les entreprises à rechercher des technologies plus propres et plus efficaces. Les bénéfices associés à ces technologies compensent à la fois les coûts de la réglementation et les coûts de l’innovation.

Les Figures 20.19a et 20.19b montrent cette amélioration impressionnante de l’efficacité des cellules photovoltaïques, au cours des dernières décennies, ce qui s’est traduit par une baisse du coût de la production d’électricité solaire.

Coût de production de l’électricité (nouvelles installations) en utilisant des cellules photovoltaïques aux États-Unis (1976–2009)

Figure 20.19a Coût de production de l’électricité (nouvelles installations) en utilisant des cellules photovoltaïques aux États-Unis (1976–2009).

Gregory F. Nemet. 2006. ‘Beyond the Learning Curve: Factors Influencing Cost Reductions in Photovoltaics.’ Energy Policy 34 (17) : pp. 3218–32; Béla J. Nagy, Doyne Farmer, Quan M. Bui, and Jessika E. Trancik. 2013. ‘Statistical Basis for Predicting Technological Progress.’ PLoS ONE 8 (2). Public Library of Science (PLoS).

Aux États-Unis, de nombreuses technologies reposant sur les énergies renouvelables peuvent dorénavant concurrencer, en termes de coût total par unité d’électricité produite, la production d’énergie reposant sur les combustibles fossiles, sans recours aux subventions, comme le montre la Figure 20.19b. Cependant, comme la production d’énergie éolienne n’est possible que lorsque le vent souffle et que l’énergie solaire dépend du soleil, la production d’énergie renouvelable est moins fiable que celle réalisée à partir de combustibles fossiles. Cette dernière peut ainsi être préférée, bien que les coûts unitaires de l’énergie solaire soient plus faibles.

Coût de production de l’électricité (nouvelles installations) en utilisant différentes sources aux États-Unis (2008–2015)

Figure 20.19b Coût de production de l’électricité (nouvelles installations) en utilisant différentes sources aux États-Unis (2008–2015).

Lazard. 2015. ‘Levelized Cost of Energy Analysis 9.0.’ Lazard.com. Mis à jour le 17 novembre 2015.

Pour montrer comment une taxe peut générer des rentes d’innovation en modifiant les prix relatifs et promouvoir l’innovation par le secteur privé, nous appliquons le modèle introduit à l’Unité 2. Imaginez un producteur de textile appelé Olympiad Industries (une entreprise fictive) basé dans un pays dans lequel l’offre d’électricité est intermittente et, de ce fait, comme la plupart des entreprises du pays, le producteur possède son propre générateur d’énergie alimenté au charbon. La combustion de combustibles fossiles génère des gaz à effet de serre, mais l’alternative (énergie solaire) est plus onéreuse. Même si l’entreprise a installé quelques panneaux solaires, elle dépend principalement du charbon pour la production d’électricité.

La Figure 20.20 représente la comparaison des coûts. Vous allez vous familiariser avec ce modèle : c’est celui de l’Unité 2 qui nous a servi à expliquer comment des salaires relativement élevés en Angleterre a rendu profitable l’introduction d’une innovation peu intensive en facteur travail (la machine à tisser appelée « spinning jenny »). La différence ici est que ne nous considérons pas une innovation qui économise le facteur travail, mais à la place, une innovation économisant des ressources environnementales, dont plusieurs (contrairement au travail en Angleterre au 18e siècle) n’ont pas de prix.

Sur cette figure, nous étudions les effets d’une taxe sur les sources d’énergie à base de carbone sur le choix technologique de l’entreprise. Avant taxation, la technologie intensive en charbon était celle qui minimisait le coût de production. Ainsi, il n’y avait pas d’incitation pour une entreprise de développer et d’utiliser des sources d’énergie renouvelable, et donc pas de profits à gagner en développant des alternatives au charbon. Une fois la taxe mise en place, l’entreprise économiserait l’équivalent d’une tonne de charbon par unité de production en développant et en utilisant la technologie solaire.

Le choix technologique d’Olympiad Industries : l’effet d’une taxe environnementale sur le comportement de l’entreprise.

Figure 20.20 Le choix technologique d’Olympiad Industries : l’effet d’une taxe environnementale sur le comportement de l’entreprise.

Technologies A et B

Les deux technologies produisent 100 mètres de textile : A est intensive en charbon, tandis que B est intensive en énergie solaire. La nouvelle technologie, B, utilise presque uniquement de l’énergie solaire, avec seulement un petit peu de charbon pour les périodes de l’année où l’énergie solaire n’est pas fiable.

Figure 20.20a Les deux technologies produisent 100 mètres de textile : A est intensive en charbon, tandis que B est intensive en énergie solaire. La nouvelle technologie, B, utilise presque uniquement de l’énergie solaire, avec seulement un petit peu de charbon pour les périodes de l’année où l’énergie solaire n’est pas fiable.

Droite d’isocoût de l’entreprise

La droite d’isocoût représente toutes les combinaisons possibles d’énergie solaire et de charbon (suffisantes pour produire 100 mètres de textile) qui ont le même coût. Si l’isocoût est HJ, les entreprises utilisent la technologie A, car B coûte plus cher (B est en dehors de la droite d’isocoût HJ). La pente faible de la droite d’isocoût signifie que le charbon est bon marché.

Figure 20.20b La droite d’isocoût représente toutes les combinaisons possibles d’énergie solaire et de charbon (suffisantes pour produire 100 mètres de textile) qui ont le même coût. Si l’isocoût est HJ, les entreprises utilisent la technologie A, car B coûte plus cher (B est en dehors de la droite d’isocoût HJ). La pente faible de la droite d’isocoût signifie que le charbon est bon marché.

Taxer les énergies fossiles

Une taxe par kilowattheure sur l’utilisation du charbon pour la production d’énergie est mise en place. Ainsi, pour le même coût que 4 tonnes de charbon, l’entreprise pourrait désormais utiliser 8 panneaux solaires.

Figure 20.20c Une taxe par kilowattheure sur l’utilisation du charbon pour la production d’énergie est mise en place. Ainsi, pour le même coût que 4 tonnes de charbon, l’entreprise pourrait désormais utiliser 8 panneaux solaires.

Nouvelle droite d’isocoût

La technologie intensive en énergie solaire, B, est sur la droite d’isocoût bleue et est désormais moins chère que la technologie du statu quo, A.

Figure 20.20d La technologie intensive en énergie solaire, B, est sur la droite d’isocoût bleue et est désormais moins chère que la technologie du statu quo, A.

La comparaison des coûts donne une raison au propriétaire d’Olympiad d’adopter la technologie solaire. La taxe a permis de modifier le signal transmis par les prix. Elle indique que l’on peut faire un profit en utilisant les sources d’énergie renouvelable. Elle dit également que l’entreprise peut être battue par ses concurrents si elle choisit de conserver le charbon alors que ses concurrents choisissent la technologie la moins chère.

Politique environnementale et changements de long terme des modes de vie

À long terme, au-delà du rôle des politiques publiques en termes d’innovation verte, la valeur attribuée aux biens qui contribuent à notre bien-être peut aussi changer. Souvenez-vous de notre discussion portant sur les préférences sociales dans l’Unité 4. Nous avons vu que les comportements individuels peuvent être motivés par un désir de contribuer au bien public. Dans le prochain encadré, vous pourrez voir comment les économistes appliquent cette idée générale des préférences pro-sociales pour évaluer la contribution potentielle de telles préférences à la protection de l’environnement.

Comment les économistes apprennent des données Préférences sociales et soutenabilité environnementale

préférences sociales
Le type de préférences où l’individu valorise la situation d’autrui et le fait d’agir moralement, quand bien même cela résulterait en des gains inférieurs pour soi.

Est-ce que le type de préférences sociales altruistes et réciproques que nous avons étudiées dans l’Unité 4 motive les individus à adopter un comportement écologiquement responsable ? Il est difficile de répondre à cette question, parce que les gens ont une tendance naturelle à attribuer leurs actions bonnes pour l’environnement à leurs valeurs écologiques, même si ces dernières ne sont pas vraiment à l’origine de leurs actions.

Cependant, deux études expérimentales suggèrent que les préférences sociales soutiennent bel et bien les actions en faveur de l’environnement.

Dans le nord-est du Brésil, les crevettes sont pêchées avec des pièges ressemblant à de larges seaux en plastique. Les pêcheurs trouent le fond des pièges pour permettre aux crevettes qui ne sont pas encore adultes de s’échapper, préservant ainsi le stock des futures pêches. Les pêcheurs sont confrontés à un réel dilemme social, du même type que ceux que nous avons étudiés dans l’Unité 4 : le revenu espéré de chacun serait d’autant plus grand s’il coupait de petits trous dans ses pièges (augmentant ainsi sa propre prise) tandis que les autres découpent de plus gros trous (préservant les stocks futurs).

Dans les termes du dilemme du prisonnier, les pièges à petits trous sont une forme de défection qui maximise le gain matériel individuel quoi que fassent les autres (c’est la stratégie dominante). Cependant, un pêcheur de crevettes pourrait résister à la tentation de faire défection s’il était à la fois altruiste envers les autres pêcheurs et suffisamment patient pour accorder de la valeur aux opportunités futures qu’ils perdraient tous s’il utilisait des pièges avec de plus petits trous.

Les économistes expérimentaux Ernst Fehr et Andreas Leibbrandt ont mis en place un jeu expérimental du bien public, accompagné d’une mesure expérimentale de l’impatience des pêcheurs. Comme pour les expériences de l’Unité 4, les deux ont été joués de manière anonyme et les gains étaient réels. Ceux qui n’ont pas contribué dans le jeu du bien public sont rentrés chez eux avec plus d’argent que les personnes coopératives qui ont contribué.4

Les chercheurs ont établi que les pêcheurs de crevettes plus patients et plus coopératifs dans le jeu expérimental découpaient des trous significativement plus larges dans leurs pièges, protégeant ainsi les stocks futurs pour toute la communauté. Ces effets, en contrôlant pour un grand nombre d’autres influences possibles sur la taille des trous, étaient substantiels.

Des preuves supplémentaires que les préférences sociales peuvent soutenir les résultats favorables à l’environnement sont tirées d’un ensemble d’expériences et d’études de terrain au sein de 49 groupes de bergers de l’ethnie Bale Omoro en Éthiopie, qui pratiquaient la gestion commune des forêts. Devesh Rustagi et ses co-auteurs ont mis en place des expériences du bien public sur un total de 679 bergers, et ont également mesuré le succès de leurs projets forestiers coopératifs.5

Le profil comportemental le plus courant dans les expériences, représentant un peu plus du tiers des sujets, était celui « qui coopère conditionnellement », qui répondait aux contributions plus élevées faites par autrui en contribuant lui-même davantage au bien public. En contrôlant pour un grand nombre d’autres influences sur le succès des projets forestiers, les auteurs ont établi que les groupes avec un plus large nombre de bergers coopérant conditionnellement avaient plus de succès (plantaient davantage d’arbres) que ceux avec moins de bergers coopérant conditionnellement.

Ceci était en partie dû au fait que les membres de groupes avec davantage de bergers coopérant conditionnellement passaient significativement plus de temps à surveiller l’utilisation par autrui de la forêt. Comme pour les pêcheurs de crevettes brésiliens, des différences dans la part des bergers coopérant conditionnellement dans un groupe étaient associées à des hausses importantes du nombre d’arbres plantés ou du temps passé à surveiller autrui.

Cela ne signifie pas que des préférences généreuses, coopératives et réciproques sont suffisantes pour régler les problèmes de soutenabilité environnementale. Mais cela montre que ces préférences sociales peuvent y contribuer.

Nous avons vu ci-dessus que des comportements respecteux de l’environnement peuvent émerger grâce aux préférences pro-sociales. Mais ceux-ci peuvent aussi émerger de changements dans les modes de vie. L’exemple des Pays-Bas servira d’illustration.

Dans la Figure 3.1, vous aviez vu que les salariés de l’industrie aux Pays-Bas travaillaient deux fois moins d’heures en 2000 qu’en 1900. En 2000, ils disposaient de davantage de temps libre et consommaient moins de la moitié des biens et services qu’ils auraient consommé s’ils avaient continué à travailler plus de 3 000 heures par an, comme ils le faisaient en 1900. S’ils avaient continué à travailler de longues heures et dépensé tout leur revenu en consommation, leur impact négatif sur l’environnement aurait été également plus important.

Regardez la Figure 20.25a qui montre les émissions de CO₂ et le PIB par tête pour un ensemble de pays. En guise d’exercice, imaginez que les Pays-Bas soient deux fois plus riches que ce qui est indiqué sur le graphique. Quel serait l’impact environnemental mesuré par les émissions de CO₂ ? Sur cette figure, les Pays-Bas se trouvent juste en dessous de la droite « prédite », donc si l’on suppose que cela soit également vrai pour notre nation fictive composée de bourreaux du travail, nous pouvons déterminer le niveau d’émissions de CO₂ en utilisant la droite de meilleur ajustement. Au lieu d’émettre 11 tonnes de CO₂ par tête et par an, les Pays-Bas émettraient plus de 20 tonnes. Cela ferait des Pays-Bas l’un des pays les plus pollueurs au monde.

Les Pays-Bas ont connu une diminution exceptionnellement importante du nombre d’heures travaillées (la Figure 3.1 montre que le temps de travail a également baissé en France et aux États-Unis, mais pas dans les mêmes proportions). Toutefois, même pour ces pays et d’autres, si le temps libre ne s’était pas développé au coût d’opportunité d’une moindre consommation, l’impact sur le changement climatique mondial aurait été pire.

Un mode de vie qui est abondant en temps libre et moins abondant que ce qu’il pourrait être en biens et services produits dans l’économie est un mode de vie plus « vert ». Les politiques environnementales peuvent pousser les individus à adopter un tel mode de vie.

Pour voir comment, imaginez qu’Omar envisage la distance qu’il souhaite parcourir en avion pour ses vacances. Omar a suffisamment d’argent pour aller n’importe où, mais il sait que la combustion du fuel des avions est une source importante de gaz à effet de serre. Il aimerait également avoir plus de temps libre, mais se rend bien compte qu’une semaine de travail plus courte implique qu’il aura moins d’argent pour ses prochaines vacances.

Nous représentons les compromis affectant son choix sur la Figure 20.21. Sur l’axe des abscisses, nous mesurons le nombre d’heures de temps libre par an. Sur l’axe des ordonnées, nous reportons son nombre de kilomètres en transport aérien effectué pendant l’année. La droite rouge nous donne le montant total en transport aérien qu’Omar peut se permettre pour chaque niveau de temps libre qu’il choisirait. La droite rouge constitue donc sa frontière des possibles pour les déplacements en avion et le temps libre.

La frontière des possibles est construite de la manière suivante. Supposez qu’Omar gagne 50 $ de l’heure après impôts et qu’il soit libre de déterminer son propre temps de travail. Il dépense 90 000 $ pour des choses autres que les voyages en avion, et pour gagner ce montant, il doit travailler 1 800 heures pendant l’année. Ainsi, partant des 8 760 heures pendant lesquelles il pourrait travailler pendant l’année (comme dans l’Unité 3), il choisit de travailler 1 800 heures. Il dispose donc de 6 960 heures de temps libre s’il choisit de ne pas du tout voyager en avion : c’est l’intersection de la frontière des possibles et de l’axe des abscisses. Quelle distance en avion choisira-t-il si 1 $ lui permet d’acheter 4 km en avion ?

Les préférences d’Omar pour le temps libre et le voyage aérien sont données par les courbes d’indifférence tracées sur la figure. La pente des courbes d’indifférence indique la valeur qu’il accorde à son temps libre relativement au voyage en avion, c’est-à-dire son TMS du temps libre pour le transport aérien.

Suivez les étapes de l’analyse dans la Figure 20.21 pour comprendre la prise de décision d’Omar.

Choix d’Omar : l’effet d’une taxe environnementale sur les choix de transport aérien et de temps libre.

Figure 20.21 Choix d’Omar : l’effet d’une taxe environnementale sur les choix de transport aérien et de temps libre.

La frontière des possibles

Le taux marginal de transformation du temps libre perdu en transport aérien est la pente de la frontière des possibles. En renonçant à une heure de temps libre, Omar peut travailler pour une heure de plus et gagner 50 $. Chaque dollar lui permet d’obtenir 4 km de transport aérien, le TMT est donc de 200. Renoncer à une heure de temps libre lui permet d’obtenir 200 km de transport aérien.

Figure 20.21a Le taux marginal de transformation du temps libre perdu en transport aérien est la pente de la frontière des possibles. En renonçant à une heure de temps libre, Omar peut travailler pour une heure de plus et gagner 50 $. Chaque dollar lui permet d’obtenir 4 km de transport aérien, le TMT est donc de 200. Renoncer à une heure de temps libre lui permet d’obtenir 200 km de transport aérien.

La courbe d’indifférence la plus haute qu’Omar peut atteindre

Il s’agit du point A. Il choisit de travailler 200 heures de plus pour avoir 6 760 heures de temps libre et 40 000 km de voyage en avion.

Figure 20.21b Il s’agit du point A. Il choisit de travailler 200 heures de plus pour avoir 6 760 heures de temps libre et 40 000 km de voyage en avion.

Coût privé du voyage

Pour Omar, le coût privé d’1 km de trajet aérien est 0,25 $.

Figure 20.21c Pour Omar, le coût privé d’1 km de trajet aérien est 0,25 $.

Taxe sur le carburant

Supposez une taxe sur le carburant aérien, de sorte que le prix d’un vol augmente. Par conséquent, un dollar dépensé sur un billet achète désormais seulement 2 km de trajet aérien. Cette taxe pourrait forcer les compagnies aériennes à prendre en compte les effets négatifs du transport aérien sur l’environnement.

Figure 20.21d Supposez une taxe sur le carburant aérien, de sorte que le prix d’un vol augmente. Par conséquent, un dollar dépensé sur un billet achète désormais seulement 2 km de trajet aérien. Cette taxe pourrait forcer les compagnies aériennes à prendre en compte les effets négatifs du transport aérien sur l’environnement.

Choix d’Omar

Omar choisit le point sur la nouvelle frontière des possibles en pointillé, qui est sur sa plus haute courbe d’indifférence, c’est-à-dire le point B.

Figure 20.21e Omar choisit le point sur la nouvelle frontière des possibles en pointillé, qui est sur sa plus haute courbe d’indifférence, c’est-à-dire le point B.

effet de revenu
L’effet qu’un revenu additionnel aurait s’il n’y avait pas de changement dans le prix ou le coût d’opportunité.
effet de substitution
L’effet dû uniquement aux changements dans le prix ou le coût d’opportunité, pour un nouveau niveau d’utilité donné.

Omar se déplace moins en avion. Il y a deux raisons pour cette évolution :

Exercice 20.9 Améliorations technologiques

  1. Redessinez la Figure 20.18 pour représenter une amélioration technologique dans la production des biens de consommation, au lieu d’une amélioration de la technologie de dépollution.
  2. Sur la base de votre graphique, expliquez ce qu’il advient de la frontière des possibles et du choix optimal de qualité environnementale et de consommation, en supposant que rien d’autre ne change.

Exercice 20.10 Élasticité-prix de la demande

Une étude de l’usage des automobiles et du prix de l’essence en Californie a permis d’estimer que l’élasticité-prix de la demande à court terme pour le nombre de miles parcourus par une voiture est de −0,22. Supposons maintenant que le prix de l’essence soit de 3 $ par gallon et qu’une taxe proposée augmente le prix à 4 $ par gallon.

  1. Pour quelqu’un conduisant 20 miles par semaine, quelle est la baisse attendue en miles effectués en voiture si la taxe est instaurée ?

La même étude a prouvé que les individus aux revenus plus élevés étaient plus sensibles aux fluctuations du prix du carburant que les individus avec des revenus plus faibles.

  1. À votre avis, quelles en sont les raisons ?
  2. Dessinez deux courbes de demande reflétant la différence de sensibilité au prix parmi différents groupes de revenus : l’une pour les personnes à haut revenu et l’autre pour les personnes à faible revenu. Montrez pourquoi la taxe pèsera davantage sur les faibles revenus.

Question 20.8 Choisissez la ou les bonnes réponses

Sur la Figure 20.20, les points A et B sont deux technologies qu’une entreprise peut utiliser pour sa production. Plus précisément, la technologie A utilise 4 tonnes de charbon et 2 m² de panneaux solaires pour produire 100 mètres de textile, tandis que la technologie B utilise 1 tonne de charbon et 6 m² de panneaux solaires pour le même résultat.

Initialement, le prix d’1 tonne de charbon est égal à la moitié du prix de l’utilisation de 1 m² de panneaux solaires. Supposez que dans son dernier projet de loi de finances, le gouvernement ait proposé une taxe sur l’utilisation du charbon telle que le rapport des prix augmente de 1/2 à 2. D’après cette information, laquelle de ces affirmations est correcte ?

  • Aux prix initiaux, la droite d’isocoût de l’entreprise est donnée par FG.
  • Aux prix initiaux, l’entreprise choisit la technologie B parce qu’elle est sur une droite d’isocoût plus haute que A.
  • Après la mise en place de la taxe, la pente de la droite d’isocoût de l’entreprise se raidit, de −1/2 à −2.
  • Après la mise en place de la taxe, l’entreprise choisit la technologie A parce qu’elle est sur une droite d’isocoût plus basse que B.
  • Faux. La droite d’isocoût de l’entreprise aux prix initiaux est donnée par JH.
  • Faux. L’entreprise choisit la technologie A parce qu’elle est sur une droite d’isocoût plus basse, ce qui indique des coûts plus faibles par unité produite.
  • Vrai. Ceci est représenté sur le graphique par le passage de JH à GF.
  • Faux. L’entreprise choisit la technologie B parce qu’elle est sur une droite d’isocoût plus basse, ce qui indique des coûts plus faibles par unité produite.

Question 20.9 Choisissez la ou les bonnes réponses

Le diagramme suivant représente le choix d’un consommateur de la distance qu’il parcoure en avion chaque année, en utilisant les courbes d’indifférence entre les heures de temps libre annuelles et les kilomètres effectués en avion. Le consommateur n’a pas les moyens de voyager en avion lorsqu’il choisit 6 960 heures de temps libre. Son salaire horaire après impôt est 50 $.

Le choix d'un consommateur de la distance qu'il parcoure en avion chaque année

Initialement, le coût d’1 km de transport aérien est 0,25 $. Imaginez que dans son dernier projet de loi de finances, le gouvernement ait proposé une taxe sur le carburant telle que le coût de 1 km de transport aérien double, pour atteindre 0,50 $. D’après ces informations, laquelle de ces affirmation est correcte ?

  • Le taux marginal de transformation entre les kilomètres en avion et le temps libre passe de 100 à 200 du fait de la taxe sur le carburant.
  • L’effet de substitution de la taxe implique que le consommateur substitue de la consommation d’autres biens au transport aérien en travaillant davantage.
  • L’effet de revenu de la taxe implique que le consommateur va sans ambiguïté consommer davantage de temps libre.
  • Si la taxe sur le carburant reflète le coût social des voyages en avion du consommateur, alors le niveau socialement optimal de voyages est de 15 000 km par an.
  • Faux. Le taux marginal de transformation chute de 200 à 100 du fait de la taxe.
  • Faux. L’effet de substitution implique que le consommateur substitue quelque chose au transport aérien. Nous avons supposé que la consommation des autres biens était fixe, ainsi le consommateur choisit plutôt de substituer du temps libre au transport aérien. Dans la pratique, le consommateur pourrait y substituer aussi bien du temps libre que la consommation d’autres biens.
  • Faux. L’effet revenu pourrait augmenter ou diminuer les heures de temps libres, en fonction des préférences du consommateur.
  • Vrai. Le diagramme indique que 15 000 km par an est le choix optimal au nouveau prix, qui internalise toutes les externalités liées au transport aérien.

20.8 Dynamiques environnementales

L’équilibre est un concept fondamental des sciences économiques. Il est essentiel à la manière dont nous prédisons le prix des biens en utilisant le modèle de l’offre et de la demande, ou le taux de chômage en utilisant le modèle du marché du travail. Mais, en pratique, nous avons besoin d’en savoir plus que le simple équilibre d’un modèle. Dans les Unités 16 et 18, par exemple, vous avez appris que le marché du travail peut prendre beaucoup de temps à se déplacer d’un équilibre à un autre, de sorte que ce qui se passe en chemin est important.

Et comme les exemples de l’effondrement des pêcheries des Grands Bancs ou les menaces sur la forêt tropicale en Amazonie décrits au début de l’unité l’ont montré, il peut y avoir plus d’un équilibre. Un environnement sain et soutenable pourrait être un équilibre – pensez à la pêche au cabillaud des Grands Bancs avant 1950. Un autre équilibre pourrait être la même zone géographique, dépourvue de cabillauds, un exemple d’effondrement environnemental. Parfois, nous désignons le processus débouchant sur le second équilibre comme un cercle vicieux et la soutenabilité environnementale comme un cercle vertueux.

processus de déséquilibre
Une variable économique pourrait se trouver modifiée soit parce que les choses qui déterminent la valeur d’équilibre de cette variable ont changé (ajustement de l’équilibre) ou parce que le système n’est pas à l’équilibre, de sorte qu’il existe des forces de changement qui sont internes au modèle en question (processus de déséquilibre). Le processus de déséquilibre s’applique quand l’économie se déplace vers un équilibre stable (qui lui-même ne se déplace pas) ou s’éloigne d’un point de bascule (un équilibre instable).

Le passage de l’un à l’autre de ces équilibres – appelé un processus de déséquilibre – peut être rapide, parce qu’il est accéléré par des effets de rétroaction positive, que vous avez étudiés dans l’Unité 17 pour le cas du marché immobilier. Comme dans le cas d’une bulle des prix immobiliers, la diminution des stocks de poissons des Grands Bancs est devenue auto-entretenue.

Ici, nous étudions ces processus de déséquilibre. Nous expliquons pourquoi, lorsqu’ils sont présents et qu’il nous manque des informations importantes à propos du type d’actions humaines qui pourraient causer un effondrement, nous avons besoin d’une approche différente de la décision publique, une approche qui souligne le besoin d’éviter un effondrement environnemental cataclysmique.

Dynamiques de la biosphère

Bien avant que les activités économiques humaines et les autres aient commencé à avoir des effets substantiels, l’environnement naturel changeait déjà continuellement du fait des processus physiques et chimiques qui constituent la biosphère.

Durant des dizaines de milliers d’années, une ère glaciaire était suivie par une période de réchauffement au cours de laquelle les glaciers fondaient et la couverture de glace se concentrait sur les pôles, elle-même suivie par une nouvelle période de refroidissement marquée par l’avancée des calottes de glace vers ce qui était des zones à climat tempéré. Sur une échelle temporelle plus courte, des nuages de poussière déversés par des éruptions volcanique massives ont masqué le Soleil, comme lors du « Petit Âge Glaciaire » il y a un demi-millénaire (vous pouvez observer la chute des températures moyennes autour du 15e siècle sur la Figure 1.6b).

Aujourd’hui, le climat est fortement influencé par l’activité économique humaine, mais c’est un processus avec ses propres dynamiques de changement. Un défi des politiques environnementales est que certains processus naturels mettent eux-mêmes en marche des effets de rétroaction, transformant ainsi de petits changements initiaux en de bien plus grands effets, aboutissant à une détérioration plus rapide et importante qu’attendue.

point de bascule
Un équilibre instable à la frontière entre deux régions caractérisées par des mouvements différents d’une variable. Si la variable prend une valeur d’un côté, elle bouge dans une direction ; de l’autre côté, elle bouge dans l’autre direction. Voir également : bulle des prix des actifs.
politique prudentielle
Une politique qui accorde beaucoup d’importance à la réduction de la probabilité d’un résultat désastreux, même si elle est coûteuse en termes de renonciation à d’autres objectifs. Une telle approche est souvent prônée quand il existe une grande incertitude sur les conditions dans lesquelles un résultat désastreux pourrait arriver.

Comme les pêches des Grands Bancs et la forêt tropicale amazonienne, de nombreux systèmes d’eau douce, comme les lacs et les fleuves, sont sujets à des cercles vicieux similaires de détérioration et d’effondrement.

Là où les rétroactions positives sont importantes, il peut exister un certain niveau de détérioration environnementale, dénommé point de bascule, qui, s’il est dépassé, met en marche un processus de destruction d’une ressource naturelle, radical et difficile à renverser. Lorsque c’est le cas, la politique environnementale doit aller plus loin que le simple équilibrage des coûts et bénéfices de la réduction des dommages environnementaux. À la place, les décideurs publics doivent élaborer des mesures qui garantissent qu’un point de bascule, notamment s’il est incertain, pour une ressource critique, ne sera pas dépassé. Dans ce contexte, une politique prudentielle chercherait à éviter le risque que la situation donnée soit elle-même radicalement et irréversiblement dégradée.

Équilibres environnementaux

Pour comprendre l’idée des limites de la planète et de l’effondrement environnemental, nous utiliserons l’exemple de la banquise arctique. C’est un exemple d’un système environnemental qui a peut être déjà dépassé un point de bascule à cause du changement climatique mondial. La Figure 20.22 montre que durant les 50 dernières années, l’étendue de la banquise à la fin de l’été a diminué à une vitesse croissante. L’image insérée dans la figure représente le changement des dernières décennies.

Étendue de la banquise arctique (1935–2014)

Figure 20.22 Étendue de la banquise arctique (1935–2014).

Miguel Ángel Cea Pirón and Juan Antonio Cano Pasalodos. 2016. ‘Nueva serie de extensión del hielo marino ártico en septiembre entre 1935 y 2014’. Revista de Climatología, Vol. 16 (2016) : pp. 1–19.

D’abord, considérez le cercle vicieux. La surface de la mer libre (sans glace) est plus sombre que la glace et une mer plus libre rend ainsi la surface de la Terre moins réfléchissante des radiations. Elle absorbe donc plus de radiations et se réchauffe. Les températures à la surface plus élevées qui en résultent, en hiver et au printemps, vont à leur tour diminuer la quantité de glace en été. Le cercle vertueux est son opposé : quand il y a davantage de glace l’été, les radiations sont réfléchies plus qu’absorbées et les températures restent basses, conservant la glace qui réfléchit les radiations, préservant la glace, et ainsi de suite.

« Une banquise d’été étendue » et « Pas de banquise d’été » sont les équilibres stables de l’écologie de l’océan Arctique. Chacun de ces états est renforcé par la boucle de rétroaction positive représentée dans la Figure 20.23. Vous souhaiterez peut-être comparer ce processus de rétroaction positive à celui qui cause les bulles et crises immobilières mentionné dans l’Unité 17.

Courbe des dynamique environnementale et point de bascule environnemental

Figure 20.23 Courbe de dynamique environnementale et point de bascule environnemental.

point de bascule (environnemental)
Un état de l’environnement au-delà duquel un processus (généralement un processus de dégradation) devient auto-entretenu, à cause des effets de rétroaction positive. D’un côté du seuil critique, les processus de dégradation environnementale se limitent d’eux-mêmes. De l’autre côté, les effets de rétroaction positive mènent à une dégradation environnementale accélérée et auto-entretenue. Voir également : rétroaction positive (effet de).

Point de bascule environne­mental

  • D’un côté d’un point de bascule environne­mental, les processus de dégradation environnementale se limitent par eux-même.
  • De l’autre côté, les rétroactions positives auto-alimentent, font flamber la dégradation environnementale.

Que se passe-t-il « entre » ces deux équilibres stables ? Nous analysons cela en utilisant le modèle introduit dans l’Unité 17 pour le marché immobilier. Vous remarquerez les similitudes entre la Figure 20.23 et la Figure 17.18 de la bulle et de la crise du marché immobilier. Mais à présent, à la place des prix d’une maison cette année et l’année prochaine sur les axes, c’est l’étendue de la banquise aujourd’hui (notée Et pour désigner l’environnement de cette année) qui est représentée sur l’axe des abscisses. L’axe des ordonnées représente l’étendue de la banquise l’année prochaine. Cette figure montre comment l’étendue de la banquise aujourd’hui correspond à l’étendue de la banquise demain.

La droite à 45 degrés représente un environnement immuable, puisque le long de cette droite, n’importe quelle valeur de la banquise cette année sur l’axe des abscisses correspond à la même à la prochaine période (sur l’axe des ordonnées). La courbe en forme de S est la « courbe de dynamique environnementale », ou CDE. Comme dans l’Unité 17, les points où la CDE croise la droite à 45 degrés sont des équilibres. Cela tient au fait que la taille de la banquise cette année est la même que l’année prochaine (rappelez-vous qu’un équilibre est quelque chose de stationnaire, autrement dit, immuable d’une année sur l’autre). Deux de ces équilibres sont stables : chaque équilibre est stabilisé par des effets de rétroaction auto-entretenus, qui sont présentés dans la partie supérieure de la figure. Vous pouvez vous référer aux Figures 11.18 et 11.19 pour les processus d’ajustement dans le voisinage d’un équilibre stable ou instable. Le point A est l’équilibre instable ou point de bascule. Le moindre changement de la banquise au niveau de l’équilibre instable amène vers les points B ou C.

À chaque point entre ces deux équilibres stables en B et C, d’année en année, l’étendue de la banquise va soit augmenter vers l’équilibre vertueux en B ou disparaître vers l’équilibre sans glace en C. Par exemple, en commençant avec une étendue de glace de E₀, la CDE montre le niveau (plus élevé) l’année prochaine et la flèche représente l’ajustement vers l’équilibre au point B.

Cela se passe de la façon suivante : avec un niveau initial de E₀ avec un climat froid et de la glace en été sur l’Arctique, la banquise l’année prochaine sera plus importante que cette année comme indiqué, puisque la CDE est au-dessus de la droite à 45 degrés. Lorsqu’il y a beaucoup de glace, les rétroactions vers le maintien de la calotte glaciaire sont fortes, et nous avons tendance à rester là, même si des fluctuations de température (dues aux saisons ou aux variations décennales des courants océaniques) provoquent un réchauffement temporaire et une réduction temporaire de la couverture glaciaire. L’étendue de la glace est telle que le système « rebondit » vers l’équilibre élevé.

Limites de la planète

Comme nous l’avons vu, les deux équilibres stables sont séparés par un équilibre instable en A. Ainsi, une réduction de la banquise sous le point de bascule sera amplifiée, plutôt qu’atténuée. Au niveau de ce point, la rétroaction devient plus forte dans la direction d’une réduction de la calotte glaciaire et amène le système vers un été arctique sans glace. La capacité du système à récupérer aurait donc été poussée au-delà de ses limites.

Quel est le rôle du changement climatique dans tout cela ? Nous allons voir que pour cette analyse, nous devons expliquer pourquoi la courbe de dynamique environnementale, en forme de S, peut se déplacer vers le bas. Si elle se déplace, le système ne stabilisera pas autour de l’équilibre avec des étés riches en glace au point B.

Le réchauffement climatique a deux effets, dont l’un est graduel et l’autre cataclysmique. En partant de l’équilibre supérieur, le réchauffement climatique rapproche le système du point de bascule, ce qui se représente par un déplacement vers le bas de la courbe en S. Mais il peut aussi modifier le système à tel point que l’équilibre avec large couverture de glace en été disparaisse.

Pour comprendre ces effets, regardez la Figure 20.24. Un climat plus chaud implique que, pour n’importe quelle étendue de la banquise cette année, l’étendue l’année prochaine sera moindre. Ce n’est pas un déplacement le long de la CDE, mais plutôt un glissement vers le bas de toute la courbe. Ainsi, moins de glace se forme en hiver et l’ensemble du système est plus vulnérable à l’augmentation de température et à l’aire de mer libre en été.

Changement climatique et perte irréversible de la banquise arctique en été.

Figure 20.24 Changement climatique et perte irréversible de la banquise arctique en été.

L’équilibre haut initial est stable

L’environnement commence initialement à l’équilibre, au point B.

Figure 20.24a L’environnement commence initialement à l’équilibre, au point B.

Le réchauffement abaisse la courbe CDE

Un climat plus chaud implique que pour n’importe quelle étendue de banquise cette année, l’étendue l’année prochaine sera moindre. Toute la courbe glisse vers le bas.

Figure 20.24b Un climat plus chaud implique que, pour n’importe quelle étendue de banquise cette année, l’étendue l’année prochaine sera moindre. Toute la courbe glisse vers le bas.

Le système bascule vers des étés sans glace

Au-delà d’un certain niveau de réchauffement l’hiver, la CDE glisse tellement vers le bas qu’il n’y a plus d’équilibre vertueux stable. Le dernier point de bascule, Z, disparaît et le système est bloqué dans l’état stationnaire sans glace en K.

Figure 20.24c Au-delà d’un certain niveau de réchauffement l’hiver, la CDE glisse tellement vers le bas qu’il n’y a plus d’équilibre vertueux stable. Le dernier point de bascule, Z, disparaît et le système est bloqué dans l’état stationnaire sans glace en K.

Dans la Figure 20.24, le glissement vers le bas de la CDE a déplacé l’équilibre haut vers le bas, tel qu’il y aura de moins en moins de banquise chaque année. Remarquez également que le climat plus chaud a également déplacé le point de bascule au-dessus de Z, depuis sa position initiale en A, ce qui élargit la « zone de danger » de l’effondrement environnemental.

Est-ce ce qui s’est passé au cours du siècle précédent ? Dans la Figure 20.22, il apparaît que jusqu’à la fin des années 1960, la banquise arctique s’approchait d’un équilibre haut (comme B). Ensuite, l’étendue de la banquise a décliné, d’abord progressivement comme le représente le déplacement de B vers Z sur la Figure 20.24. Mais la Figure 20.22 montre qu’à partir du milieu des années 1980, la diminution de la banquise fut bien plus rapide, comme ce qui se passerait si le dernier point de bascule avait été atteint et que le système était en chute libre vers un été sans aucune glace (point K).

En combinant le modèle et les preuves disponibles, le passage d’un équilibre avec un Arctique doté d’une grande couverture glaciaire en été à un équilibre avec un Arctique sans glace l’été est en cours. Les scientifiques ne savent pas exactement dans quelle mesure cette perte de la glace arctique l’été serait réversible, même si nous inversions le réchauffement climatique. Nous avons peut-être franchi un point de non-retour. L’absence de la banquise arctique, si c’est ce que l’avenir nous réserve, s’ajoutera à la liste des forces déjà si puissantes qui contribuent au réchauffement du climat.

La banquise pourrait réapparaître, un jour, dans un nouvel âge glaciaire avec un climat sensiblement plus froid. Selon la tendance du changement climatique au cours des 800 000 dernières années, cela pourrait se produire dans 50 000 ans.

Politiques prudentielles en réponse aux points de bascule

Le but des politiques visant à freiner le réchauffement climatique serait de maintenir la CDE au sein de l’ensemble des équilibres environnementaux possibles, représentés par les pointillés verts entre B et Z. En présence de points de bascule, les politiques prudentielles devraient réduire le risque qu’un point de bascule soit franchi.

Il existe un tel besoin de prudence non seulement parce qu’il existe un point de bascule, mais aussi du fait de l’incertitude qui règne sur la distance qui nous sépare du dernier point de bascule. Une politique prudente implique de chercher à éviter des risques catastrophiques mêmes si leur probabilité est extrêmement faible. Plus nous sommes proches d’un point de bascule, plus il est probable que nous le franchissions sans le savoir, et que nous ne puissions plus inverser la dégradation de l’environnement et éviter un résultat catastrophique.

perte de biodiversité (taux de)
Proportion d’espèces qui disparaissent chaque année.

Les limites de la planète sont définies pour des variables environnementales critiques (telles que la température ou la perte de biodiversité), et donnent le niveau de ces variables dont les scientifiques pensent qu’ils nous maintiendront suffisamment éloignés de points de bascule problématiques afin de rester dans un « espace opérationnel sûr ». Respecter les limites de la planète est une politique prudentielle.

La valeur accordée à la prudence importe quand il s’agit de déterminer les politiques qui seraient les plus appropriées. Pour voir cela, supposez qu’il n’y ait pas d’incertitude sur :

Avec ce niveau de certitude, une taxe sur les émissions de carbone ou un marché des permis d’émission pourraient amener au même résultat. Le système de plafonnement et d’échange via les droits à polluer imposerait le niveau de dépollution désiré et la taxe sur le carbone créerait le bon prix pour les émissions de carbone, amenant également au niveau de dépollution désiré. Dans les deux cas, le décideur public doit choisir le niveau de dépollution avant de choisir la politique la plus adaptée.

Cependant, l’état de l’environnement et l’efficacité des taxes ou subventions sont tous les deux bien souvent très incertains. Le cas échéant, le système de plafonnement et d’échange est plus conservateur, puisqu’il garantit un niveau donné d’émissions (le plafonnement) qui peut être établi suffisamment loin des seuils possibles.

Exercice 20.11 Représenter les changements de régime

La base de données Regime Shifts répertorie différents types de transitions entre régimes (un autre nom pour les points de bascule) pour lesquels nous avons des informations dans les systèmes écologiques dominés par les hommes. Choisissez-en un dans la base de données et décrivez la situation avec vos propres mots, dont les types d’équilibre et leurs caractéristiques, ainsi que la manière dont le système passe d’un équilibre à un autre. Dessinez un diagramme similaire à la Figure 20.23 pour le représenter et expliquer comment des boucles de rétroactions entrent en jeu.

Exercice 20.12 Processus auto-entretenus

Les processus auto-entretenus tels que ceux décrits précédemment ne se produisent pas que dans la nature. Dans l’Unité 17, par exemple, nous avons discuté comment les augmentations des prix immobiliers peuvent renforcer une bulle et devenir auto-entretenues, conduisant finalement à une bulle des prix immobiliers.

Expliquez de quelles manières les processus cumulatifs et auto-entretenus décrits par les scientifiques de l’environnement sont similaires (ou différents) des processus qui ont lieu dans une bulle du marché immobilier ou du marché des actions.

20.9 Pourquoi est-il si compliqué de résoudre le problème du changement climatique ?

Si les scientifiques s’accordent sur la réalité du changement climatique et sur la contribution de nos activités économiques à celui-ci, notre compréhension scientifique des phénomènes en question et des coûts pour les maîtriser demeure insuffisante.

De plus, comme nous l’avons vu dans les Sections 20.3 et 20.4, des conflits d’intérêt sur l’étendue et les méthodes de dépollution rendent difficile pour les États l’adoption de stratégies acceptées par tous afin de limiter la dégradation environnementale. Ces conflits prennent souvent la forme de désaccords sur les enseignements de la climatologie. Aux États-Unis, en 2015, 64 % des partisans du Parti démocrate pensaient que le changement climatique était réel et résultait des activités humaines, contre seulement 23 % des partisans du Parti républicain.

Par ailleurs, les propriétaires et les employés d’entreprises produisant ou utilisant des énergies fossiles anticipent des pertes de revenus à cause des politiques de réduction des émissions, et dépensent des sommes conséquentes afin d’influencer l’opinion publique sur les questions environnementales. Vous pouvez consulter des éléments sur l’impact de ces actions dans un article du New York Times sur le saturnisme et examiner une liste des dépenses de lobbying de l’industrie chimique en 2015 sur OpenSecrets.org.

Le manque d’information suffisante et les conflits d’intérêt constituent des obstacles à la mise en œuvre de bonnes politiques publiques dans de nombreux autres secteurs, mais résoudre le problème du changement climatique entraîne deux défis inhabituels : le problème ne peut pas être résolu par les seuls États agissant de manière indépendante, et nos choix aujourd’hui ont également des conséquences pour les générations futures.

Coopération internationale

tragédie des biens communs
Un dilemme social dans lequel les individus mus par leurs seuls intérêts épuisent une ressource commune, réduisant ainsi les gains de tous. Voir également : dilemme social.

En utilisant les outils de la théorie des jeux de l’Unité 4, nous avons vu que la méthode pour éviter la tragédie des biens communs, qui affecte l’offre de biens publics, dépend des règles du jeu (les institutions). Lorsque des interactions répétées ont lieu entre les joueurs et qu’il existe des opportunités de punir ceux qui ne contribuent pas au bien public, le résultat socialement optimal peut être maintenu. L’existence de systèmes durables de gestion de l’eau ou des zones de pêche sur plusieurs continents montre que la tragédie des communs est évitable.

équilibre en stratégies dominantes
Un résultat d’un jeu dans lequel chaque joueur joue sa stratégie dominante.

Dans le cas du changement climatique, la théorie des jeux nous aide à comprendre ce qui nous sépare d’une solution. Souvenez-vous de la manière dont nous avons modélisé le jeu du changement climatique comme un dilemme du prisonnier dans lequel deux pays (les États-Unis et la Chine) peuvent soit restreindre leurs émissions de carbone, soit continuer à polluer comme à leur habitude (voir Figure 4.17). Leurs intérêts purement égoïstes mènent à un équilibre en stratégies dominantes dans lequel les pays ne changent rien à leur comportement.

Pour comprendre comment un accord international pourrait être négocié pour éviter le résultat du statu quo, nous avons introduit les concepts d’aversion aux inégalités et de réciprocité. Si les citoyens américains et chinois se soucient du bien-être des citoyens dans l’autre pays ou voient leur propre bien-être réduit lorsque les inégalités augmentent, et s’ils sont disposés à mettre en place des mesures coûteuses tant que ces mesures sont également mises en place dans l’autre pays, alors un équilibre avec réduction des émissions de carbone des deux pays est possible.

Notre modèle hypothétique des négociations sur le changement climatique entre la Chine et les États-Unis a donné lieu à deux équilibres de Nash si les citoyens manifestent à la fois une aversion aux inégalités et un goût pour la réciprocité. Ce cas de figure n’est pas totalement irréaliste : après d’intenses négociations suite à l’échec de discussions et un accord non contraignant à Copenhague en 2009, tous les pays se sont engagés à réduire leurs émissions à la Conférence des Nations Unies sur le changement climatique à Paris en décembre 2015, avec pour but de stabiliser les températures dans le monde à 2 °C au-dessus des niveaux préindustriels. Presque tous les pays ont également soumis leurs plans nationaux pour diminuer leurs émissions, mais à ce jour, ces plans restent insuffisants pour atteindre l’objectif de stabilisation des températures.

Des générations non représentées

Notre activité économique aujourd’hui conditionnera les changements climatiques dans un avenir lointain, donc nous sommes en fait en train de générer des conséquences qui seront subies par d’autres. C’est une forme extrême des externalités que nous avons étudiées tout au long de ce cours. Extrême non seulement dans ses conséquences potentielles, mais aussi par le fait que ce sont les générations futures qui auront à subir ces conséquences.

Dans de nombreux pays, des politiques publiques ont été adoptées afin de faire face à d’autres sources d’externalités environnementales, comme la pollution locale, sous la pression des électeurs qui subissent les coûts de ces effets. Si vous avancez à la Figure 20.25b, vous remarquerez que de nombreux points (bien au-dessus de la droite) sur l’Indice de Performance Environnementale sont, et depuis bien longtemps, des démocraties. Ce n’est pas le cas de la plupart des pays présentant de mauvais résultats sur ce même indice.

Mais les générations qui devront subir les conséquences de nos décisions ne sont pas représentées dans le processus actuel de décision. Le bien-être de ces générations non représentées à la table des négociations pour l’environnement ne sera pris en compte, que parce que la plupart des gens se soucient d’autrui et souhaitent se comporter de manière éthique envers autrui, comme nous l’avons vu dans l’Unité 4.

Ces préférences sociales sous-tendent les débats entre les économistes sur la valeur que nous devrions accorder aux coûts et bénéfices futurs des décisions pour le climat que nous prenons aujourd’hui.

Lorsque nous évaluons des politiques environnementales alternatives, nous mesurons la valeur donnée au bien-être des générations futures par un taux d’intérêt, qui correspond littéralement au taux auquel nous actualisons les coûts et bénéfices des générations futures. Il existe toutefois des débats sur la manière dont l’actualisation devrait être faite.

Quand les économistes ne sont pas d’accord Dilemme de l’actualisation : comment prendre en compte les coûts et bénéfices futurs ?

actualisation des coûts et bénéfices des générations futures
Une mesure de la valeur que nous accordons aujourd’hui aux conséquences de nos actions pour les individus qui vivront dans le futur. Notez bien que cela ne constitue pas une mesure de l’impatience d’un individu sur ses propres bénéfices et coûts futurs.
taux d’actualisation
Une mesure de l’impatience d’une personne : la valeur qu’une personne attribue à une unité additionnelle de consommation dans le présent par rapport à une unité additionnelle de consommation dans le futur. C’est la pente d’une courbe d’indifférence d’une personne pour la consommation présente et future, moins 1. Connu également sous le terme : taux d’actualisation subjectif.

En matière de politiques publiques, les économistes cherchent à comparer les coûts et bénéfices d’approches alternatives. Cet exercice pose des défis d’autant plus grands pour la question du changement climatique. Cela s’explique par le fait que les coûts seront supportés par les générations présentes, mais que les bénéfices d’une politique de dépollution réussie seront perçus par les générations futures, dont une bonne partie ne sont pas encore nées.

Mettez-vous à la place d’un décideur public impartial comme nous l’avons étudié précédemment et demandez-vous : y a-t-il une raison, lorsque je fais la synthèse des coûts et bénéfices d’une politique de dépollution, pour que je donne une valeur moindre aux bénéfices espérés pour les générations futures, par rapport aux bénéfices et coûts pour les gens aujourd’hui. Deux raisons possibles viennent à l’esprit :

  • Le progrès technologique : les individus dans le futur pourraient avoir des besoins plus importants ou au contraire moins importants que les nôtres aujourd’hui. Par exemple, en raison d’améliorations continues de la technologie, ils pourraient être plus riches (que ce soit en termes de biens ou de temps libre) que nous le sommes aujourd’hui, de sorte qu’il semble équitable de ne pas valoriser les bénéfices qu’ils recevront grâce à nos mesures autant que les coûts que nous aurons à supporter pour l’introduction de ces mesures.
  • L’extinction de l’espèce humaine : il existe une petite probabilité que ces générations futures ne voient jamais le jour si l’humanité s’éteint.
impatience pure
C’est une caractéristique d’une personne qui attribue plus de valeur a une unité additionnelle de consommation maintenant que dans le futur alors même que les montants de consommation maintenant et plus tard sont identiques. L’impatience pure se produit lorsqu’une personne est impatiente de consommer plus dans le présent parce qu’elle attribue moins de valeur à la consommation dans le futur pour des raisons de myopie, faible volonté ou autres.

Ce sont de bonnes raisons pour lesquelles nous devrions actualiser les bénéfices perçus par les générations futures. Vous remarquerez d’ailleurs qu’aucune de ces raisons n’a trait à l’impatience pure.

C’est l’approche qui a été adoptée en 2006 dans le rapport intitulé Stern Review on the Economics of Climate Change (lisez le résumé sur le site Internet de WWF). Nicholas Stern, un économiste, a choisi un taux d’actualisation permettant de prendre en compte la probabilité que les individus soient plus riches dans le futur : en se fondant sur une estimation d’augmentation de la productivité future, Stern a actualisé les bénéfices des générations futures de 1,3 % par an. À cela, il a ajouté un taux d’actualisation de 0,1 % par an qui tient compte de la probabilité d’extinction de l’espèce humaine. Sur la base de cette estimation, Stern plaida en faveur de mesures qui nécessiteraient des investissements massifs dans les technologies de dépollution aujourd’hui afin de protéger l’environnement du futur.

Plusieurs économistes, parmi lesquels William Nordhaus, ont critiqué le Rapport Stern pour son faible taux d’actualisation. Selon Nordhaus, le choix de taux d’actualisation réalisé par Stern « amplifie les impacts dans un horizon lointain ». Il conclut ainsi qu’avec un taux d’actualisation plus élevé, « les résultats spectaculaires du rapport disparaissent ».6

Nordhaus plaida pour l’utilisation d’un taux d’actualisation de 4,3 %, ce qui aboutit à des conclusions extrêmement différentes. Un tel taux d’actualisation signifie qu’un bénéfice de 100 $ dans 100 ans vaut 1,48 $ aujourd’hui, tandis qu’avec le taux d’actualisation de 1,4 % de Stern, ce même bénéfice vaudrait 24,90 $ aujourd’hui. Cela signifie qu’un décideur public utilisant le taux d’actualisation de Nordhaus approuverait un projet qui ferait économiser 100 $ en termes de dommages environnementaux pour les générations futures s’il coûtait moins de 1,48 $ aujourd’hui. Un décideur public utilisant le taux d’actualisation de Stern approuverait le même projet s’il coûtait moins de 24,90 $.

Ainsi, les recommandations de Nordhaus en matière de dépollution pour limiter le réchauffement climatique sont bien plus modestes et moins coûteuses que celles proposées par Stern. En comparant l’utilisation d’un système de plafonnement et d’échange avec une taxe sur le carbone dans la Section 20.5, nous avons mentionné un prix de 40 $ par tonne comme étant dans la fourchette basse des estimations des coûts externes des émissions de carbone. Cela est proche du prix du carbone de 35 $ par tonne en 2015 proposé par Nordhaus afin de décourager l’utilisation de combustibles fossiles. Stern recommande un prix de 360 $.

Pourquoi les résultats de ces deux économistes sont-ils si différents ? Ils s’accordent sur le besoin de prendre en compte la probabilité que les générations futures soient plus riches. Mais Nordhaus ajoute une raison supplémentaire pour actualiser les bénéfices futurs : l’impatience.

En raisonnant comme nous l’avions fait dans l’Unité 10 pour les consommations présente et future de Julia et Marco, Nordhaus a utilisé des estimations fondées sur les taux d’intérêt des marchés comme mesure de la valeur que les gens donnent aujourd’hui à la consommation future versus leur consommation présente. En utilisant cette méthode, il parvient à un taux d’actualisation de 3 % qui mesure la manière dont les gens actualisent leurs coûts et bénéfices futurs. Nordhaus inclut cela dans son taux d’actualisation et c’est pour cette raison que le taux d’actualisation de Nordhaus (4,3 %) est beaucoup plus élevé que celui de Stern (1,4 %).

Les critiques adressées à Nordhaus ont notamment porté sur le fait que, dans son évaluation des droits que les générations futures pourraient avoir s’agissant de notre agenda environnemental, une donnée psychologique comme notre propre impatience n’est pas une raison d’actualiser les besoins et aspirations des générations futures.

L’approche de Stern considère toutes les générations comme ayant la même valeur dans notre préoccupation pour leur bien-être. Nordhaus, au contraire, privilégie la génération actuelle et considère que les générations futures méritent moins notre inquiétude que la génération actuelle, un peu de la même façon que, par impatience, nous accordons une plus grande valeur à notre consommation présente qu’à notre propre consommation future.

Ce débat est-il clos ? La question de l’actualisation suppose, pour être résolue, de se prononcer sur des points de vue concurrents d’individus différents à différents moments dans le temps. Ceci fait entrer dans le débat des questions éthiques sur lesquelles les économistes continueront à s’opposer.7

Exercice 20.13 Simuler différents taux d’actualisation

Téléchargez le tableur contenant la simulation d’un taux d’actualisation simple depuis notre site Internet CORE. Le simulateur vous permet de calculer la valeur actualisée d’1 $ reçu dans 1, 10, 50 ou 100 ans, pour quatre taux d’actualisation.

Dans le tableur, les trois premiers taux d’actualisation sont fixes : zéro, le taux de Stern et celui de Nordhaus.

  1. Expliquez l’effet de ces différents taux d’actualisation sur la valeur actuelle de 1 $ reçu dans le futur.

Le quatrième taux est votre choix : utilisez le curseur du tableau pour choisir un taux d’actualisation que vous estimez approprié pour l’évaluation des bénéfices et coûts de la politique sur le changement climatique dans un horizon lointain.

  1. Justifiez votre choix. Êtes-vous plus proche de la proposition Nordhaus ou de celle de Stern ? Ou bien est-ce plus élevé ou plus bas que ces deux propositions ?
  2. Essayez de trouver le taux d’actualisation que votre pays (ou le pays de votre choix) utilise pour évaluer les projets d’investissement public. Pensez-vous que ce taux est approprié ?

Question 20.10 Choisissez la ou les bonnes réponses

Le tableau suivant montre les valeurs actuelles d’un paiement de 1 $ dans le futur, qui est actualisé à différents taux. Par exemple, 1 $ payé dans 10 ans vaut 0,82 $ aujourd’hui, quand l’actualisation s’opère à un taux annuel de 2 %.

Taux d'actualisation (%) Années dans le futur
0 1 10 50 100
0,0 % 1,00 $ 1,00 $ 1,00 $ 1,00 $ 1,00 $
1,0 % 1,00 $ 0,99 $ 0,90 $ 0,61 $ 0,37 $
2,0 % 1,00 $ 0,98 $ 0,82 $ 0,37 $ 0,14 $
5,0 % 1,00 $ 0,95 $ 0,61 $ 0,09 $ 0,01 $

D’après ces informations, laquelle de ces affirmations est correcte ?

  • La divergence de l’effet de l’actualisation entre deux taux d’actualisation est plus importante lorsque le laps de temps avant le paiement est plus long.
  • Doubler le laps de temps avant le paiement divise par deux la valeur actualisée.
  • Doubler le taux d’actualisation divise par deux la valeur actualisée.
  • Un taux d’actualisation de 0 % signifie que tous les paiements ont la même valeur aujourd’hui et en tout point du futur.
  • Vrai. Pour l’ensemble des taux d’actualisation présentés, la valeur actualisée est assez similaire quand le paiement est fait dans un invervalle de 1 an – par exemple, l’écart entre les valeurs actuelles avec une actualisation de 1 % et 5 % est seulement de 0,04 $. Quand le paiement a lieu dans 50 ans, au contraire, l’écart entre les deux taux d’actualisation aura augmenté à 0,24 $.
  • Faux. Par exemple, à un taux d’actualisation de 5 %, la valeur actuelle d’un paiement de 1 $ dans 5 ans est de 1 $ × (0.95)⁵ = 0,77 $. La valeur actualisée d’un paiement de 1 $ dans 10 ans est de 1 × (0.95)10 = 0,60 $.
  • Faux. Par exemple, à un taux d’actualisation de 1 %, la valeur actualisée d’un paiement de 1 $ dans 10 ans est de 1 $ × (0.99)10 = 0,90 $. À un taux d’actualisation de 2 %, la valeur actualisée est de 1 $ × (0.98)10 = 0,82 $.
  • Vrai. Un taux d’actualisation de 0 % implique que vous n’actualisez pas du tout le futur, et ainsi les valeurs actualisées ne diminuent pas lorsque l’intervalle de temps avant le paiement augmente.

20.10 Importance des choix politiques

Différences entre pays

Les politiques environnementales font une différence. Nous voyons que les pays diffèrent très fortement dans la façon dont ils sont affectés par la dégradation de l’environnement et le succès de leurs efforts pour maîtriser la qualité environnementale. La Figure 20.25a montre les émissions de CO₂ par habitant pour chaque pays en 2010 rapporté à leur revenu par tête. Les pays plus riches émettent plus de CO₂ par habitant que les pays plus pauvres. Ce résultat n’est pas surprenant car le revenu par tête plus élevé provient d’une plus grande production de biens et de services par habitant qui, en retour, a une incidence sur la biosphère. La droite ascendante met en évidence cette relation entre les deux variables.

Les émissions de dioxyde de carbone sont plus élevées dans les pays plus riches…

Figure 20.25a Les émissions de dioxyde de carbone sont plus élevées dans les pays plus riches…

Banque Mondiale. 2015. ‘World Development Indicators.’ Note : trois petits pays à revenu élevé (Koweït, Luxembourg et Qatar) ne sont pas représentés.

Remarquez également que, parmi des pays présentant un niveau de revenu similaire, certains émettent beaucoup plus de CO₂ que d’autres. Par exemple, comparez les niveaux élevés d’émissions aux États-Unis, au Canada et en Australie aux niveaux plus faibles en France, en Suède, en Allemagne, tous des pays ayant sensiblement le même niveau de revenu par tête. On peut aussi lire ce graphique horizontalement : la Norvège a le même niveau d’émissions que celui qui serait prédit (par la droite) pour un pays ayant un revenu par tête diminué de 20 000 $. La Russie pollue autant que ce qu’on attendrait d’un pays plus riche de 20 000 $.

Du point de vue des émissions directes, Singapour constitue l’exception, avec un bon résultat écologique. C’est une cité-État à haut revenu avec un réseau de transports publics efficace et une économie reposant sur le commerce plutôt que sur l’industrie, ce qui se traduit par des niveaux limités de pollution. En sus du système de transports, l’État a adopté plusieurs mesures environnementales qui ont fait leurs preuves. Par exemple, pour utiliser une voiture à Singapour, il faut d’abord acheter aux enchères un permis pour véhicule, et enfin s’acquitter d’une « taxe d’embouteillage » à chaque fois que vous vous aventurez dans la ville avec votre véhicule.

… mais la qualité de l’environnement local l’est également.

Figure 20.25b … mais la qualité de l’environnement local l’est également.

Indicateurs de développement ; EPI. 2014. ‘Environmental Protection Index 2014.’ Yale Center for Environmental Law & Policy (YCELP) and the Center for International Earth Science Information Network.

Même si les pays les plus riches émettent davantage de CO₂ par tête, ils ont également adopté des mesures efficaces afin de gérer leur stock de ressources naturelles comme les forêts, les sols, la biodiversité et les eaux. La Figure 20.25b rapporte l’Indice de performance environnementale (IPE) au PIB par tête. L’IPE est un indice large mesurant la vitalité de l’écosystème et la santé environnementale d’un pays, y compris l’état du traitement des eaux usagées, des zones de pêche et des forêts. Il rassemble 20 indicateurs nationaux différents, dont l’évolution des émissions de carbone, les stocks de poissons, la pollution de l’air, l’évolution de la couverture forestière, la qualité du traitement des eaux usées, l’accès à des installations sanitaires, la pollution de l’air et la mortalité infantile. Dans ce cas, une courbe prédit mieux les données qu’une droite et révèle que pour les pays les plus pauvres, des différences en termes de revenu par tête sont associées à de grandes différences dans l’IPE, mais à des différences moindres pour les pays plus riches, en moyenne.

Comme dans la Figure 20.25a, la Russie n’atteint pas les objectifs attendus, puisque son IPE correspond à celui d’un pays qui serait deux fois plus pauvre. Sur cet indicateur, l’Allemagne, la Suède et la Suisse obtiennent de très bons résultats. Remarquez par ailleurs que l’Australie, qui émet une quantité inhabituellement élevée de CO₂, réussit très bien au niveau environnemental national tel qu’il est mesuré par l’IPE. Les coûts d’une bonne partie des dégâts écologiques causés par l’activité économique en Australie sont donc imposés à ceux à l’extérieur du pays.

Le message de la Figure 20.25b est similaire à celui de la précédente figure. Les pays, même ceux présentant des niveaux de revenu similaires, diffèrent grandement dans leur performance environnementale. Comparez la Suisse avec les États-Unis ou l’Espagne avec la Russie, par exemple. La Chine et l’Inde se trouvent bien en dessous de la droite de prédiction. Ces différences entre pays soulignent l’importance des différents types de politiques publiques qui sont adoptées et appliquées.

Enseignements tirés de l’existence de politiques de type « gagnant-gagnant »

Nous avons introduit de nombreux arbitrages difficiles auxquels sont soumises les politiques environnementales, par exemple, entre notre consommation aujourd’hui et la qualité environnementale dont nous bénéficions aujourd’hui. Mais nous avons également documenté l’existence de certaines opportunités de type « gagnant-gagnant ».

Dans la Figure 20.26, nous regardons de nouveau les estimations des coûts marginaux de dépollution que nous avions vu précédemment dans la Figure 20.9. La courbe de coût de dépollution mondiale est présentée de manière verticale dans la Figure 20.26. Dans la Figure 20.9, nous n’avions inclus que des mesures coûteuses nécessitant d’être promues comme objectif des pouvoirs publics. Dans la Figure 20.26, lorsque le bénéfice monétaire est plus élevé que le coût, la barre s’étend à gauche de l’axe des ordonnées. Lorsque le coût est supérieur, elle s’étend à droite.

Toutes les actions à gauche de l’axe des ordonnées de la Figure 20.26 permettraient non seulement de réduire fortement les émissions, mais elles présenteraient également un bénéfice privé au sens où elles se traduisent par des bénéfices monétaires supérieurs à leurs coûts. Ces actions sont dites « gagnant-gagnant » parce qu’elles améliorent l’environnement, et leur moindre coût permet une consommation plus importante.

Le remplacement de toutes les ampoules incandescentes par des diodes électroluminescentes (LED) dans nos habitations constituerait l’une de ces opportunités de type « gagnant-gagnant ». Il s’agit du programme présentant le plus d’économies de coûts, mais sa représentation sous forme de barre étroite signifie qu’il ne possède pas un grand potentiel de dépollution. Des actions telles que des véhicules économes en énergie, des habitations et des bureaux mieux isolés et d’autres technologies dont la barre s’étend vers la gauche sont toutes des mesures présentant des économies de coûts. Notez que si, entre aujourd’hui et 2030, nous n’adoptions que des mesures présentant des économies de coûts, nous atteindrions quand même plus du quart du potentiel total de dépollution.

Courbe de réduction des gaz à effet de serre au niveau mondial : dépollution d’ici 2030, par rapport au statu quo.

Figure 20.26 Courbe de réduction des gaz à effet de serre au niveau mondial : dépollution d’ici 2030, par rapport au statu quo.

Nous pouvons représenter le potentiel non réalisé de dépollution de ces changements dans le graphique de l’ensemble des possibles. La ligne en pointillé dans la Figure 20.27 représente la frontière des possibles que nous avons utilisée jusqu’à présent, qui ignore les opportunités « gagnant-gagnant » montrées dans la partie gauche de la Figure 20.26. La frontière des possibles représentée comme un trait continu prend en compte l’utilisation possible de ces options « gagnant-gagnant ».

Partons du point C sur l’axe des abscisses de la Figure 20.27. Les données de la Figure 20.26 montrent que la mise en place de telles mesures (en commençant par le haut sur la Figure 20.26 avec le remplacement des ampoules incandescentes par des LED) générerait à la fois des bénéfices de dépollution et une plus grande consommation d’autres biens et services.

Cela se traduit par la pente positive sur une partie de la frontière des possibles, avec la consommation et la qualité environnementale augmentant toutes deux de C à D. Une fois toutes les mesures « gagnant-gagnant » mises en place, au point D, il devient coûteux de poursuivre la dépollution et la frontière des possibles a maintenant une pente négative, comme nous l’avions vu lors de notre analyse des implications de la Figure 20.9.

Le potentiel non réalisé de ces réformes, qui permettraient d’économiser de l’argent pour les individus ou les entreprises les mettant en place, suggère que les incitations de marché ne mèneront qu’à une mise en œuvre lente et incomplète. Le fait que des bénéfices environnementaux pourraient être générés par des décisions économiques qui procureraient des bénéfices monétaires (et non des coûts) à l’acteur prenant la décision signifie que des gains mutuels sont possibles, mais ne sont pas réalisés. Ainsi, la Figure 20.27 nous offre une autre preuve que les économies contemporaines sont souvent très éloignées de l’efficacité au sens de Pareto.

Ces facteurs révèlent un avantage majeur des politiques qui rendent illégales certaines pratiques néfastes pour l’environnement, plutôt que de les rendre plus onéreuses. Lorsque l’État dispose de l’information nécessaire et des capacités de faire appliquer la loi, leur mise en œuvre peut être rapide et complète. Un exemple est la réduction considérable de l’usage du plomb dans le pétrole dans de nombreux pays dans le monde à la suite d’une interdiction. Mais comme nous le verrons dans l’Unité 22, les pouvoirs publics ne disposent souvent pas de ces informations, ni des capacités administratives pour concevoir et mettre en place des politiques efficaces de ce type.

Y a-t-il toujours un compromis entre consommation et qualité environnementale ?

Figure 20.27 Y a-t-il toujours un compromis entre consommation et qualité environnementale ?

Potentiel non réalisé

Nous utilisons le graphique de l’ensemble des possibles pour représenter le potentiel de dépollution non réalisé.

Figure 20.27a Nous utilisons le graphique de l’ensemble des possibles pour représenter le potentiel de dépollution non réalisé.

Mise en place de dépollution le long de la frontière des possibles

Se déplacer de C à D permet d’atteindre un niveau de qualité environnementale égal à E. La consommation augmente car les coûts (par exemple, l’éclairage) baissent.

Figure 20.27b Se déplacer de C à D permet d’atteindre un niveau de qualité environnementale égal à E. La consommation augmente car les coûts (par exemple, l’éclairage) baissent.

Mise en place de dépollution le long de la frontière des possibles

Se déplacer de D à Z permet d’atteindre un niveau de qualité environnementale supérieur à E, mais au prix d’une moindre consommation.

Figure 20.27c Se déplacer de D à Z permet d’atteindre un niveau de qualité environnementale supérieur à E, mais au prix d’une moindre consommation.

Est-ce juste de « faire payer le pollueur » ?

principe du pollueur-payeur
Une orientation pour la politique environnementale selon laquelle ce sont ceux qui imposent aux autres des conséquences environnementales négatives qui devraient payer pour les dommages causés, par des taxes ou d’autres moyens.

Réfléchissez au principe du pollueur-payeur. Ce principe peut être interprété comme une application des principes économiques de base des politiques environnementales. Les externalités environnementales imposent souvent des coûts à autrui et forcer le pollueur à payer pour ces externalités est une manière de les internaliser (et donc de les éliminer).

Cela pourrait être fait en taxant l’activité polluante afin d’amener le coût marginal privé au niveau du coût marginal social. Cela pourrait être un moyen efficace de réduire la pollution. Toutefois, comme nous l’avons vu dans l’Unité 12, le même niveau de dépollution pourrait être atteint en subventionnant l’entreprise si elle utilise une technologie alternative qui génère moins de pollution.

Du point de vue de l’entreprise, la taxe pourrait le bâton et la subvention, la carotte. La taxe, qui reflète le principe du pollueur-payeur, diminue les profits de l’entreprise. La subvention augmente ses profits. Le choix de politique entre le bâton et la carotte dépend de la faisabilité et du coût de mise en œuvre de la subvention par rapport à la taxe, et si des raisons fondées sur l’équité peuvent justifier d’augmenter ou de diminuer les revenus de la cible de la politique.

Sous cet angle, le principe du pollueur-payeur n’est pas toujours un bon guide pour orienter la politique publique. Prenons l’exemple d’une grande ville d’un pays à bas revenu dans laquelle la préparation des repas est toujours effectuée à partir de feux de bois, qui génèrent une grande quantité de particules fines transportées dans l’air et qui causent ainsi de l’asthme et d’autres maladies respiratoires :

Cet exemple est utile car il souligne non seulement l’intérêt des critères d’équité et d’efficacité, mais également l’importance de clarifier l’objectif poursuivi lorsque nous concevons des politiques publiques.

Exercice 20.14 Performances et contre-performances

Prenez les pays qui se trouvent au-dessus et en dessous de la droite de régression de la Figure 20.25b.

  1. Quelles sont les caractéristiques de ces pays et de leur gouvernance qui permettraient, selon vous, d’expliquer leurs bonnes ou moins bonnes performances ?
  2. Renseignez-vous sur les mesures environnementales et les systèmes politiques de l’un ou plusieurs de ces pays en utilisant les indicateurs de développement de la Banque mondiale, l’indicateur 2016 de libertés dans le monde ainsi que vos propres recherches. Quelles informations extraites de ces sources peuvent vous éclairer sur les différences de performance entre les pays et comment ?

Question 20.11 Choisissez la ou les bonnes réponses

La Figure 20.27 est le diagramme représentant le montant de dépollution et son coût total en utilisant différentes politiques de dépollution.

D’après ces informations, laquelle de ces propositions est correcte ?

  • Les points entre C et D représentent les politiques les plus coûteuses adoptées les premières.
  • D devrait toujours être le choix optimal de politique.
  • Le choix optimal de politique peut être un point sur le segment CD.
  • Le choix optimal de politique présentera une qualité environnementale supérieure à E.
  • Faux. La pente ascendante indique que les politiques adoptées augmentent à la fois la dépollution et la consommation.
  • Faux. Le choix optimal de politique dépend aussi bien de la frontière des possibles que des préférences des citoyens. D maximise la consommation, et ne sera donc le choix optimal que si le décideur public n’accorde aucune valeur à la dépollution.
  • Faux. En supposant que le décideur public accorde de la valeur à la consommation et à la dépollution, le point D donnera toujours un meilleur résultat que n’importe lequel des points du segment CD.
  • Vrai. Ce point correspond à la maximisation de la consommation et ne sera donc le choix optimal que si le décideur public n’accorde aucune valeur à la réduction de la pollution. En d’autres termes, toutes les courbes d’indifférence qui ne sont pas des droites verticales seront tangentes à la frontière des possibles à un plus haut niveau de dépollution.

20.11 Conclusion

Pendant 100 000 ans voire plus, les hommes – comme les animaux – ont vécu d’une manière qui a modifié la biosphère sans compromettre de manière considérable ou irréversible sa capacité à maintenir la vie sur notre planète. Il y a environ 200 ans, les hommes ont appris à exploiter l’énergie disponible dans la nature (en brûlant du carbone) pour transformer la manière de produire les biens et services, en augmentant de manière radicale la productivité de notre travail.

L’économie capitaliste fournissait un système de carottes et de bâtons qui a rentabilisé la révolution technologique pour les entreprises privées et a fait du progrès technique une caractérisque permanente de nos vies. Cela a permis une croissance continue de la production de biens et de services par personne.

Dans de nombreux pays, l’extension du droit de vote à la classe ouvrière et son organisation sous forme de syndicats et dans des partis politiques ont accru le pouvoir de négociation des travailleurs et soutenu la croissance des salaires (Figure 2.19). Les coûts d’embauche croissants ont incité les propriétaires des entreprises à rechercher des innovations qui utiliseraient une moindre quantité de travail, remplaçant le travail des hommes par les machines et des sources d’énergie non humaines comme le charbon et d’autres combustibles pour les alimenter.

Dans de nombreux pays, ce processus de hausse de la productivité et du pouvoir de négociation des travailleurs s’est traduit par un acroissement des niveaux de vie de ces derniers. Mais la substitution au travail des hommes de sources d’énergie non humaines pour alimenter les machines a également conduit à un appauvrissement de la nature.

Un environnement dégradé et menacé ne peut cependant pas être inversé par le même mécanisme qui a conduit à son enrichissement. Quand il s’est agi de promouvoir une société économiquement juste, les travailleurs se sont fait leurs propres avocats et le succès qu’ils ont connu dans la défense de leurs intérêts privés recherchant un meilleur niveau de vie a conduit à des hausses de salaires et une tendance au changement technologique économisant la main-d’œuvre dans le processus de production.

Vous pourriez imaginer qu’un processus similaire augmenterait le prix d’utilisation de notre environnement naturel, amenant ainsi un changement technique qui épargnerait la nature, tout comme les salaires plus élevés ont amené des innovations utilisant moins de travail. Mais la biosphère ne dispose pas du droit de vote. Des organisations politiques formées par les espèces menacées d’extinction ne risquent pas d’émerger. Les générations futures et les organismes non humains de la biosphère présente et future ne sont pas capables de plaider pour sauver la nature de la même façon que les travailleurs s’étaient indirectement mobilisés pour sauver le travail, c’est-à-dire en augmentant son prix.

Les politiques publiques visant l’imposition de prix sur l’utilisation de la nature pour dissuader les externalités négatives de la production de biens et de services aujourd’hui seront poussées non par les voix silencieuses de la biosphère et des générations pas encore nées, mais par des gens aujourd’hui, qui sont concernés non seulement par leurs intérêts privés, mais également par la préservation d’une biosphère florissante dans le futur.

Les économistes, comme d’autres champs disciplinaires, peuvent clarifier les coûts et bénéfices des différentes politiques et pratiques environnementales, et aider à informer le débat public sur ces politiques.

Concepts introduits dans l’Unité 20

Avant de continuer, revoyez ces définitions :

20.12 Références bibliographiques

  1. Gernot Wagner and Martin L. Weitzman. 2015. Climate Shock: The Economic Consequences of a Hotter Planet. Princeton, NJ : Princeton University Press. 

  2. Stephen Smith. 2011. Environmental Economics: A Very Short Introduction. Oxford : Oxford University Press. 

  3. Michael E. Porter and Claas van der Linde. 1995. ‘Toward a New Conception of the Environment-Competitiveness Relationship’. Journal of Economic Perspectives 9 (4) : pp. 97–118. 

  4. Ernst Fehr and Andreas Leibbrandt. 2011. ‘A Field Study on Cooperativeness and Impatience in the Tragedy of the Commons’. Journal of Public Economics 95 (9–10) : pp. 1144–55. 

  5. Devesh Rustagi, Stefanie Engel, and Michael Kosfeld. 2010. ‘Conditional Cooperation and Costly Monitoring Explain Success in Forest Commons Management’. Science 330 : pp. 961–65. 

  6. William D. Nordhaus. 2007. ‘A Review of the Stern Review on the Economics of Climate Change.’ Journal of Economic Literature 45 (3) : 686–702 

  7. Frank Ackerman. 2007. ‘Debating climate economics: the Stern Review vs. its critics’. Report to Friends of the Earth, July 2007.